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Déc172008

14:12:57
Poussière de Songes – Mystère et Eclat du pastel au Musée d'Orsay

 




En marge de la très médiatique et très médiatisée exposition consacrée au dialogue (oserais-je dire : au « corps à corps » Picasso-Manet), le Musée d'Orsay présente au public un florilège de ses rares collections de pastels, sous le titre (un peu vague, et qui sent sa glose pseudo mallarméenne) de « Mystère et Eclat ». Sans doute a-t-on cherché, par cette dénomination, à mettre le spectateur dans le bain de l'époque, puisque nous allons voir que (pour notre grand bonheur, avouons-le), la plupart des œuvres proposées sont l'émanation de la sensibilité « fin de siècle » et symboliste – une période qui n'a pas fini de nous révéler ses richesses, mais aussi de tenter notre investigation esthétique et intellectuelle, en tendant à notre époque, elle aussi assise à la pointe d'un malaise spirituel et d'une crise esthétique dont nous ne semblons pas prêts de vouloir sortir, un tentateur miroir d'angoisses, d'obsessions et de sortilèges.

Nous pourrions en effet faire nôtre, Artistes qui nous débattons dans les ruines du nouveau millénaire, avec les débris de tous les systèmes des Beaux-Arts que le XXème siècle a pulvérisés sous les bombes, le cri douloureux que poussait déjà Huysmans en 1890 : « Malheur à nous, qui aimons dans un siècle égoïste, et qui avons quelque talent dans une époque sans génie ».

De ce grand désespoir matérialiste, laïque et obligatoire, de ce positivisme meurtrier autant que mortifère, de cette chape de conformisme bourgeois, industriel et Républicain qui vêtit la France (et peut-être même, l'Europe entière), sortirent d'étranges fleurs – et, de sous la chape d'une pensée déjà « unique » et conformiste, fermentèrent (comme les prémices d'une crise plus grave prête à éclater au hurlement des obus de 1914), les germinations de cet étrange printemps aux couleurs d'aquarium et de faux-jour subtilement ombré, orné et magnifié, par les miroitements, et par les sombres ou éclatantes transparences du pastel. 

 

 

 Odilon Redon - Sainte


Au revers de la redingote noire – livrée d'un deuil d'Idéal que fustigeait déjà Baudelaire -, les artistes que l'on verra exposés à Orsay ont épinglé ce papillon de rêve, dont l'aile irisée et pulvérulente chatoie en lunules de clairs de lune, en écharpes de vapeurs d'eaux mortes et de brumes, en arcs en ciels de la rêverie, et en « paysages choisis », réels ou imaginaires, tels que pouvait les rêver Verlaine, sous les vagues reflets nocturnes de ses Fêtes Galantes.

 

 

Degouve de Nunques - Nocturne au Parc Royal de Bruxelles

 

 

L'Art du pastel maléficie de la même mauvaise réputation que celui de l'aquarelle. On pense aussitôt, comparant l'un et l'autre à la « grande manière » de la peinture à l'huile, à quelque chose de doux, de tendre, d'édulcoré (ne parle-t-on pas abusivement de « teintes pastel », afin de désigner tout ce que le cercle chromatique renferme de roseurs fades ou de demi-teintes mollassonnes?)... On associe immédiatement le genre à l'ouvrage de dames, ou au passe-temps sans danger des jeunes filles, - bref, on est à deux doigts de dire méchamment, comme paraît-il le lança un jour Sarah Bernhardt, que nous sommes là dans « l'opérette de la peinture ».


L'un des bons points de l'exposition d'Orsay est de commencer, justement, par une ré-évaluation « historique » du pastel, - rappelant que cette technique, apparue au XVème siècle, est l'une des « tard venues » de l'histoire de la peinture européenne, et que l'éclipse que lui firent subir, en France, la Révolution et le premier Empire, après que le XVIIIème siècle de Quentin de la Tour lui avait donné ses lettres de génie, n'est pas un hasard, - mais un symptôme de plus de ce qui s'est joué dans ces quelques vingt années qui furent le ventre fécond de tous les totalitarismes, et le laboratoire de l'Art changé (ou plutôt, forcé à se dévoyer) en propagande.


Comme pour l'aquarelle, « redécouverte » (ou en tout cas, ré-ennoblie par les Delacroix, les Turner, les Jongkind, puis leurs descendants impressionnistes), le pastel sera remis à l'honneur, comme une réaction à la froideur académique et totalitaire du « grand genre » néo-classique, par les artistes qui viendront après 1830. Contre l'emphase rhétorique étalée sur des mètres carrés de « grandes machines » davidiennes sonnant creux comme une cuirasse vide ou comme un casque militaire, les romantiques ré-inventèrent cette expression tremblante, sensible, à fleur de peau et de papier, qui permet de faire vibrer la couleur et le geste du peintre, et de transmettre au spectateur la fragilité frémissante de l'instant et du regard... Si l'on veut une comparaison musicale, il paraît évident que cet usage du pastel s'apparente à ce qu'un Berlioz, par exemple, aura de génialement « atmosphérique » dans sa musique (quand il ne se mêle pas de trop regarder vers les grandiloquences indigestes et pompiérisantes des grands ordonnateurs de propagande comme les Gossec ou les Lesueur, qu'il admirait inconsidérément...) Je parlerais plutôt du Berlioz auquel (voilà qui n'est pas un hasard) Fantin-Latour rendra hommage à travers son propre talent de peintre, et dont il transcrira ces moments de pure extase sensible, de subtil impressionnisme « climatique » ou sensitif, justement, dans de très beaux pastels qui illustrent, ici le duo de Béatrice et Bénédict, tout ruisselant de lune et bruissant du murmure des fontaines d'Italie « ces fileuses nocturnes des destinées que le poète écoute dans le silence, lui parler du mystère de l'homme et de la musique des étoiles » écrira Nietzsche, ou là, de ces autres instants suspendus entre le chant de la nature et les soupirs du cœur, que sont la Chasse Royale sous l'orage, ou le dialogue passionné de Didon et Enée, au crépuscule dans les jardins de Carthage, - épisodes détachés de l'énorme fresque que sont les Troyens

 

 

 

Fantin-Latour - Nocturne de "Béatrice et Bénédict"

 

 

Fantin-Latour - Didon et Enée, duo des "Troyens"

 


Passons sur les inévitables Degas, Manet et consorts, - qui font la gloire d'Orsay, et le bonheur des cars de Japonais. Après tout, on a toujours bon goût d'admirer des chefs d'œuvres, - même lorsque c'est pour de spécieuses raisons. Disons simplement que revoir les pastels de Degas (avec ses thèmes obsessionnels, dont il disait lui-même qu'il n'y fallait rien chercher, que des « prétextes à peindre et à nouer et dénouer le dessin ») : tubs, danseuses, blanchisseuses et repasseuses, - quelques fleurs, et surtout quelques perles de la série des « femmes chez la modiste ») est toujours une joie et un enseignement. Et qu'il est aussi indispensable de se « laver l'œil » en regardant la suprême intelligence de trait du peintre des ballerines et des purs sang, que de se refaire régulièrement sa provision de couleur chez Rubens ou Delacroix, ou sa suprême leçon de dessin chez Ingres. 

 

 

Degas - La Fin de l'Acte, à l'Opéra

 

Quant à Manet, on voit à travers ses portraits de femme au pastel, comment et pourquoi, lorsqu'il essayait de faire du Carolus Duran, il ne parvenait qu'à être lui-même, - et peut-être plus encore que Carolus Duran, à être « Velasquez ou rien »...

Même là où l'on sent que le peintre de l'Olympia a voulu faire « gracieux », « mondain », « poudré » (en un mot : s'efforcer dans le goût « commercial » de son époque), le génie vient à la rescousse et le trahit, en simplifiant le geste, en aplanissant les ombres, - en ne laissant plus apparente que la synthèse de la grâce et de l'élégance, dans une transparence aboutie d'ébauche qui se suffit à soi-même, - comme dans cette effigie pré-klimtienne, d'une souveraine force d'évocation de ce que peut être, toutes séductions et périls dehors, l'éternel féminin cher à Goethe, qu'est ce profil de brune au chapeau noir, - autrement appelé « la belle Viennoise » (le modèle était en effet une demi-mondaine d'origine autrichienne, amie et collègue de la rousse Méry Laurent, égérie de Mallarmé et reine galante de la Nouvelle Athènes).

 

 

 Manet - La Belle Viennoise


Allons à ce qui est le plus intéressant – car le plus rare... Et n'est-ce pas d'ailleurs, plus que de nous resservir sempiternellement les inévitables de l'Art, la vocation d'Orsay que de dévoiler au public ce qu'on lui aura, jusqu'ici, caché, de la richesse d'expressions diverses du XIXème?

Attardons-nous donc aux six sections de l'exposition consacrées aux Symbolistes, - qui, passant par le Belge Degouve de Nuncques et le français Lévy-Dhurmer, s'achèvent sur le feu d'artifice éclatant d'Odilon Redon (joignant par là-même le Symbolisme, - fils tardif du Romantisme – et sa future descendance directe Surréaliste.) 

 

 

Odilon Redon - Le Char du Soleil

 

 

Odilon Redon - Tête flottant dans un paysage



Longtemps, cette génération Symboliste est demeurée (au même titre que les « pompiers », heureusement réhabilités à Orsay), un archipel d'Artistes cachés, - de ceux que l'on ne voulait pas voir, au nom d'un dogmatisme critique qui a sévi dans les Arts comme ailleurs, et qui éprouvait (on le comprend!) des hauts le corps marxistes-matérialistes, devant la peinture de ces rêveurs mystiques, que l'on ne pouvait guère faire entrer sur le lit de Procuste des classifications établies, - classifications par lesquelles on a voulu nous faire croire que l'Histoire de l'Art ne consistait qu'au perpétuel mécanisme d'une avant garde chassant l'autre.

Or, l'esthétique n'ayant rien à faire sur les terres arides du matérialisme historique, ni dans les déserts de l'idéologie univoque, il est bien évident que tout cela est beaucoup plus complexe, - c'est à dire, beaucoup plus humain... ou, si l'on veut, beaucoup plus artistique.


Félicitons l'exposition d'Orsay de mettre en lumière deux grands artistes de cette génération qui a fleuri au tournant des XIXème et XXème siècle : William Degouve de Nuncques et Lucien Lévy-Dhurmer, dont l'expression picturale est un parfait prolongement des thèmes poétiques et littéraires du temps.

 

 

Degouve de Nuncques - Le Cygne noir

 

 

Lévy-Dhurmer - Marguerite Moréno dans "Le Voile" de G. Rodenbach

 

 

Sans doute moins connu que son compatriote et contemporain Fernand Khnopff, Degouve de Nuncques a pourtant, comme son confrère Brugeois, ressenti avec toute sa sensibilité à vif et son intelligence d'artiste curieux et cultivé, les mêmes influences.


On pourrait affirmer, peut-être, que plus encore que Khnopff, il fut le parfait illustrateur (enlumineur serait ici le mot juste) de la poésie de Maurice Maeterlinck.

 

 

Degouve de Nunques - L'étang dans la clairière

 

 

 

 Degouve de Nuncques - La Forêt Lépreuse



On ne dira jamais combien l'époque Symboliste fut, pour la France, celle d'un apport essentiel, autant que brillant et bénéfique de « main d'oeuvre étrangère ».

Sans la Belgique, il n'y aurait sans doute pas eu de Symbolisme français (ni d'ailleurs d'Art Nouveau, - qui en est la floraison décorative et l'application dans les arts libéraux, et dans le décor de la vie quotidienne)...

Octave Mirbeau ne dira-t-il pas – fort cruellement, d'ailleurs, lorsqu'il se mit, après 1895, à fustiger ce qu'il avait naguère porté au pinacle, pour des raisons pas très reluisantes, et fort étonnantes chez l'auteur du Jardin des Supplices, de « patriotrouillardise » (eût dit Rimbaud) – que le « Modern Style » de Guimard, Carabin et des bouches de Métro en forme de libellule ou des lampadaires en tiges de viornes et de capucine, n'était au fond, que « la mauvaise farce faite à la France par l'Anglais pervers, le Belge roublard et le Boche désaxé » (sic)?


On préférera le Mirbeau saluant, dès la lecture de la Princesse Maleine, première pièce d'un jeune flamand nommé Maeterlinck qui fut révélée à l'auditoire parisien, la naissance (rien moins) d'un « nouveau Shakespeare venu des brumes du Nord pour raviver le sang débilité des Lettres Françaises », et lançant, du même coup, par l'autorité de sa plume de critique reconnu et redouté, les prémisses de ce qui sera l'éclosion fastueuse et inquiète du Symbolisme, et de la sensibilité « fin de siècle » : celle-là même qui fut, dans toute l'Europe, le laboratoire de nos modernités à venir, aussi bien à Paris, qu'à Berlin, à Rome qu'à Vienne, et jusqu'à saint Pétersbourg et Moscou, - et qui irriguera tout aussi bien les premiers romans d'André Gide que les poésies de Mallarmén puis Valéry, les premières pièces de Claudel, - mais aussi, la musique de Debussy et Ravel, aussi bien que celle de Mahler et de Schoenberg.

 

 

Degouve de Nuncques - Nuit de Printemps



Au reste, n'oublions pas le dénominateur commun de toute chose : nous retombons, au coin de cette modernité en devenir, sur Maurice Maeterlinck, - dont Pelléas et Mélisande a inspiré, presque à la même époque, le compositeur du futur Pierrot Lunaire, comme celui de l'Après-Midi d'un Faune... Et n'oublions jamais de rappeler aux musicologues qui d'ordinaire omettent de se piquer de Littérature, que ce fameux Pierrot Lunaire où plus d'un verra (c'est son droit) l'invention du langage musical du XXème siècle (atonalité plus sprechgesang, égale... ce qu'on sait...), fut composé sur le texte d'un poète belge, Albert Giraud, - autre étoile bien injustement oubliée de cette constellation « nordique » qui vint ranimer la Littérature européenne au tournant des deux siècles...

 

 

 Lévy-Dhurmer - Bruges sous la neige



La Belgique n'est-elle pas un peu ce « pays qui n'existe pas », - ou bien où l'on n'arrive jamais, avec ses canaux ouvrant sur l'infini indécis des horizons, ses ciels bas qui se confondent brumeusement à la terre, - n'est-elle pas ce Royaume d'Allemonde de Pelléas, - qui, par son nom même qui consonne « flamand » (comme Dendermonde), évoque aussi le « tous les mondes », c'est à dire, le « nulle part et partout » qui est la vraie patrie imaginaire des poètes?


Les atmosphères nocturnes de William Degouve de Nuncques, avec ses paysages aussi dépeuplés (mais d'autant plus « habités », ou « hantés » par l'invisible), rejoignent les hallucinations, la réalité décalée de Maeterlinck, qui, d'après des choses vues et ressenties, assemble l'inquiétude surréaliste d'images disparates, et convoque des antagonismes lourds de sens et de sourde menace à se heurter, pour mieux évoquer l'indicible, l'imperceptible, le mystère et la tragédie de la destinée humaine? Comme l'auteur des Serres Chaudes, Degouve de Nunques peint sa Sucrerie au crépuscule comme une sorte de présence inquiétante, - l'usine, au bord du canal et de la mer, illuminée d'un jour trop artificiel, trop éclatant et trop incongru, - dardant l'excès infernal de sa lumière électrique au milieu de nulle part...

 

 

 Degouve de Nuncques - La Sucrerie au crépuscule

 

 

De même, sa Nuit sur le canal évoque-t-elle cet « hôpital en pleine canicule », ou bien ces « usines aux yeux de carreaux cassés » que Maeterlinck pouvait observer, le long des rives du canal de Gand à Terneuzen, - et que l'on voit encore aujourd'hui se dresser, comme des carcasses mortes et vides, formant un parfait décor à quelques uns des terrifiants « petits drames pour marionnettes » où l'écrivain semble avoir atteint au plus près l'évocation du malaise et d'une horreur suintant derrière les portes, en nommant l'innommé qui rôde dans les interstices du réel...

 

 

Degouve de Nuncques - Nuit sur le canal



Degouve de Nuncques n'est jamais aussi fort, évocateur, que lorsqu'il demeure, comme Maeterlinck, dans le sentiment de la « présence réelle » du vide, et dans le frôlement de la réalité entrevue : dans certains de ces paysages de nuit, ou de ses vues des environs de Stavelot sous la neige, il atteint au même résultat que Khnopff dans ses séries consacrées à la campagne de Fosset en Ardenne, mettant le flou et l'indécis de la touche impressionniste au service d'une vision allusive, et d'un brouillage des contours des choses qui fait voir le monde comme à travers une vitre, ou mieux : à travers un miroir où notre souffle angoissé aurait déposé sa buée fiévreuse.

 

 

Degouve de Nuncques - Neige à Stavelot

 

 

 Degouve de Nuncques - Les meules à Stavelot

 

 

 Degouve de Nuncques - Canal Vénitien



Plus « français » (autant dire, peut-être, moins sincèrement « hanté » que son contemporain Belge, - plus « décoratif », parfois jusqu'à l'anecdotique...) Lévy-Dhurmer n'en demeure pas moins, dans ses meilleurs pastels, l'un des grands illustrateurs de l'atmosphère symboliste.


Plutôt qu'à Maeterlinck (dont il ne put s'empêcher, cependant, d'évoquer le Pelléas), Lévy-Dhurmer s'est apparenté à l'autre gloire du Symbolisme Belge « passé de Bruxelles à Paris », Georges Rodenbach, l'auteur du best-seller de la littérature du temps que fut Bruges la Morte, - portrait de la décadence somptueuse et fanée d'une ville propice au rêve autant qu'à la névrose, où les eaux lourdes des canaux reflètent, comme en écho, l'histoire d'un amour impossible et tragique, flirtant avec un fétichisme macabre, et s'achevant dans le crime...

 

 

 Lévy-Dhurmer - "Bruges la Morte"

 

 

Un des plus beaux pastels de Lévy Dhurmer (et l'un des plus connus, puisque reproduit à l'envi dans toutes les bonnes anthologies de littérature, voire les manuels scolaires), est justement celui où, sur fond de canaux de la Venise du Nord, s'enlève la chétive et maladive effigie de Rodenbach, sorte de Chopin blond de l'arpège funèbre des cloches de beffroi, (qui d'ailleurs, mourut phtisique), les yeux bleus-pâle « couleur des ciels de Flandre en été », tel que le décrira, voyant l'œuvre, - et dans une belle formule -, Robert de Montesquiou : « Rodenbach, ou le pasteur de Cygnes ».

 

 

 Lévy-Dhurmer - Portrait de Georges Rodenbach



Des cygnes, tel celui de Mallarmé, « qu'à l'exil, son pur éclat assigne » (et qui est, comme l'Albatros de Baudelaire, l'emblème héraldique du Poète), Lévy-Dhurmer en a semé à profusion, dans ses vues des canaux de Bruges, auquel sa virtuosité de pastelliste confère une évanescence sur-réelle, et comme flottant dans l'éparpillement bleu, rose ou doré d'une vision de rêve...

 



 Lévy-Dhurmer - Cygnes à Bruges

 

 

 Lévy-Dhurmer - Quai de Bruges



Là aussi, nous aurions tort de ne voir qu'un exercice de style : ce n'est pas parce que le peintre prolonge une vision de poète, qu'il se cantonne à la simple illustration littéraire (ou littérale). Comme Pierre Louÿs, Lévy-Dhurmer a aimé les eaux troubles, les eaux mortes, dont l'auteur d'Aphrodite disait (en connaisseur) qu'elles « exhalent la trouble senteur des chairs de femmes offertes, - celle du désir, et aussi celle de la mort que contient et gouverne le désir »... Une odeur qui s'évente et parfume tout l'imaginaire de cette dernière génération d'artistes raffinés jusqu'à l'angoisse, jusqu'au trouble, jusqu'à la sacralisation emblématique de toute chose et de tout objet du quotidien...


Autant que de la littérature, ou de la poésie mise en lignes et en couleurs, il y a, dans cette peinture beaucoup de musique, et il n'est pas inutile d'admirer avec quelle sincère ferveur (et quelle réussite plastique) les artistes de la génération symboliste on mis en pratique et réalisé le programme des Correspondances dont Baudelaire leur a laissé le mode d'emploi, - ou celui de « l'œuvre d'Art Total » prôné par Richard Wagner, fort admiré par tous et par chacun d'entre eux, sans exception aucune. Au-delà des icônes « obligées » du temps (Lévy-Dhurmer n'échappera pas à donner sa Salomé, sa Méduse, ses Princesses Lointaines aux yeux d'automne, et aux pâles mélancolies jonchées « de taches de rousseur »), le pastelliste, hanté comme Khnopff, par les visages reflétés à l'infini de Bruges la Morte laissera aussi de mélancoliques et tristes Venises, tout imprégnées du climat de mort et de splendide décrépitude dont Thomas Mann revêtira la Cité des Doges, mais il s'essaiera aussi, à travers la vibration chromatique et les transparences harmoniques qu'offrent le pastel, à traduire ses impressions musicales (plutôt devrait-on dire : à les évoquer ; - n'oublions pas qu'ici, le pinceau ou le crayon suivent à la lettre la recommandation de Mallarmé : « nommer ou montrer la chose, c'est la perdre. Il faut la suggérer avant tout  par tous les mots qui l'évoquent ou les expressions dans lesquelles elle se reflète »). 

 

 

Lévy-Dhurmer - Princesse d'Automne

 

 

Lévy-Dhurmer - Salomé

 

 

 Lévy-Dhurmer - La Vague, ou : Méduse



Certains pastels de Lévy-Dhurmer semblent ainsi prolonger les éclats de feux d'artifice des Fêtes de Debussy, ou illustrer le « programme » de certains des préludes du compositeur de Pelléas (dont les titres eux-mêmes pourraient servir de prétextes à certains pastels produits dans le cadre de l'exposition d'Orsay : « Reflets sur l'Eau », ou encore « Bruyères », «La fille aux cheveux de lin », et autres « Terrasse des audiences du clair de Lune »)...

 

 

Lévy-Dhurmer - Paysage aux peupliers

 

 

Lévy-Dhurmer - Feux d'artifice

 

 


Lévy-Dhurmer - Calanques

 

 

 Lévy Dhurmer - "L'après-midi d'un Faune"

 

 

 Lévy-Dhurmer - Les cloches de la Ville d'Ys

 

 

Lévy-Dhurmer - "Les Roses d'Ispahan", d'après la mélodie de G. Fauré



Comme Gustav Klimt, Lévy-Dhurmer sera d'ailleurs de ceux qui « s'attaqueront » à Beethoven, en illustrant, ou en interprétant par l'allégorie les « atmosphères » des compositions du Maître de Bonn, - ainsi les pastels en camaïeu de rouge, intitulés Eroïca ou Hymne à la Joie, - ou la série des nus en bleu et argent, censés évoquer la Sonate abusivement sur-titrée « clair de Lune ».

 

 

Lévy-Dhurmer - Etude en Bleu et Argent, "Sonate au Clair de Lune"

 

 

Lévy-Dhurmer - Etude de nu, "Eroica"

 

 

Lévy-Dhurmer - Le Triptyque Beethoven ("Hyme à la Joie" et "Apassionata")



Peut-être, des artistes comme William Degouve de Nuncques et Lucien Lévy-Dhurmer furent-ils (au milieu de bien d'autres maîtres ou épigones de leur génération, qu'on découvrira à cette occasion sur les cimaises d'Orsay), les derniers rêveurs lucides de ces choses inaccessibles (parce que purement fantasmées) auxquelles le XXème siècle tentera, en s'y épuisant le désespoir, de désigner, et de nommer, - pour mieux les perdre, et se venger violemment de son échec, en épuisant son impuissance en barbaries diverses...


Nous aurons sans doute l'occasion, ici-même autant que sur L.101, l'occasion de parler plus avant de Degouve de Nunques et de Lévy-Dhurmer, - qui méritent mieux que les circonstances d'une exposition, pour que nous ré-envisagions leur art, et leur importance.

On pourrait, en effet (prenons le cas du premier) découvrir avec profit, - autant qu'étonnement -, devant sa toile intitulée La Maison Rose (ou : la Maison Mystérieuse) tout ce que lui doit le René Magritte de l'Empire des Lumières

 

 

Degouve de Nuncques - La Maison Mystérieuse

 


 

René Magritte - L'Empire des Lumières

 


« Belgitudes » croisées, certes, entre deux maîtres de l'énigme et de la suggestion nocturne - mais surtout, filiation profonde entre un Symbolisme irrigué par « l'inquiétante étrangeté » du Romantisme Allemand et du fantastique d'Edgar Poe revu et relu par Charles Baudelaire, et le Surréalisme qui puisera (dans les meilleurs moments, et chez les meilleurs peintres, qui échapperont à l'embrigadement politico-idéologique du dictateur André Breton), aux mêmes sources obscures et fascinantes de l'Art, conçu comme miroir de nos ténèbres et de notre inconscient.

 

 

Ecouter la version audio de cet article sur Lumière101 : http://lumiere101.com/2008/12/12/poussiere-de-songes-mystere-et-eclat-du-pastel-au-musee-dorsay/

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