Nous n'avons pas attendu que le Figaro (dont Sacha Guitry déjà, disait en son temps qu'il « n'est pas un journal d'information ») ait l'air, grâce à l'exposition qui lui est consacrée dans les galeries nationales du Grand Palais, de s'extasier de découvrir l'existence d'Emil Nolde, pour goûter le peintre, mais aussi, envisager quels enseignements esthétiques (au sens où l'Esthétique n'est pas qu'un passe-temps pour salons de coiffures, mais peut représenter aussi une autre sorte de chirurgie apte à enfoncer le scalpel de l'analyse dans la chair des apparences et des idées de toute époque), le destin qui fut le sien demeure exemplaire. Il doit, en effet, nous engager (ce qui est, avouons, notre moindre péché de connaissance) à envisager, sous les aspects d'une plus ample et peut-être plus austère réflexion, quelle signification toujours brûlante (pour ne pas dire consumante), revêt le stigmate de l'existence et de la création de ce peintre, au regard d'un débat (loin d'être clos!), qui met en jeu, non seulement le sens de l'acte artistique, mais aussi, la signification que prend celui-ci, dans le contexte d'un XXème siècle, où (pour paraphraser un mot galvaudé, mais qui résume bien les choses), les idéologies et la politique n'ont eu de cesse de prendre la culture en otage, en la menaçant, à tous les sombres coins du bois, de « sortir leur revolver » si elle ne consentait pas à s'abaisser au pire, - allant, dans la plus monstrueuse extrémité des cas, jusqu'à lui appliquer la gueule de ce revolver sur la tempe, afin de la mieux faire taire, ou de la mieux contraindre à se trahir, à des fins pis encore que criminelles : mensongères.
Emil Nolde - Autoportrait
Il est vrai que l'œuvre de ce fauve en liberté, de cet expressionniste flamboyant que fut Emil Nolde n'a jamais été très représenté dans les collections françaises, et que notre habituel nombrilisme de nation qui s'est toujours crue à tort, « mère des Arts, des armes et des Lois » nous a toujours empêché d'aller voir, à l'étranger, ce qu'on y faisait aussi bien, voire mieux que chez nous...
Et puis, notre pays semble avoir toujours éprouvé quelque malaise à accepter ce que les cuistres de l'Histoire de l'Art ont, pour bien faire et ranger leurs petites affaires dans les tiroirs, étiqueté « expressionnisme ».
Paul Morand, dès 1922, avait bien analysé la particularité de l'affaire, notant que l'expressionnisme ne pouvait naître qu'en Allemagne, et dans les circonstances historiques précises de la Guerre de 14 et de ses suites, - il ajoutait même que Berlin lui semblait la métropole prédestinée à subir cette explosion esthétique, puisqu'elle était, géographiquement, la première capitale de l'Europe non-slave à se trouver sur la route « naturelle » des artistes Russes émigrant hors de leur pays pour fuir le régime Bolchevique, ou « sortant du bois », afin de répandre leurs productions sur le marché occidental.
Les influences picturales de l'expressionnisme (ou de ce qu'on regroupe sous ce vocable) sont en effet le résultat de deux convergences qui se rencontrent dans les ruines d'une Allemagne défaite, ruinée et affamée, traumatisée par les soubresauts et les contrecoups de la Révolution Socialiste Russe.
Les deux courants qui vont irriguer la floraison du mouvement étant : celui qui importe de l'Est une folie et un débordement « slaves », et celui qui, venu du Nord, fait déferler sur la Prusse l'inquiétude esthétique héritée du décadentisme des Munch, des Magnus Enckell et autre Strindberg (qui rappelons-le, est tout autant le dramaturge noir de la Danse de Mort, que le peintre à la pâte épaisse et tempétueuse de certaines marines, dont la matière malaxée, tourmentée, démontée, annonce celles d'Emil Nolde).
August Strindberg - La Vague, 3
Emil Nolde - Haute Mer
Dépression nordique et folie slave, - désespoir et névrose, voilà les deux fées terribles, les deux goules aux seins peinturlurés comme ceux des idoles barbares, qui se sont penchées sur le berceau de l'expressionnisme, - et sur la peinture de Nolde, qui en est l'une des plus symptomatiques, et des plus géniales incarnations.
On dira que, déjà, à la fin du XIXème siècle, un Nietszche précurseur de la crise souhaitait « slaviser » le rationalisme allemand, - c'est à dire, faire resurgir l'instinct qu'il déchiffrait dans le regard de ces « barbus aux yeux de fauve et de braise, qui nous regardent, d'au-delà de l'Elbe, à travers leurs forêts de bouleaux »...
Tout cela, c'est encore l'apanage d'une Allemagne dont Victor Hugo disait déjà qu'elle est « L'Inde mystérieuse de l'Europe »... et dont on peut peut-être dire, quand on la considère à travers la peinture de ses artistes d'entre 1914 et 1933, qu'elle était peut être, une fois de plus, ce miroir grimaçant dans lequel la France a toujours eu peur de regarder le vrai visage de ce qu'elle appelle : « la civilisation » ou la « culture » européenne.
Emil Nolde - Masques, 1
Car la France « victorieuse » de 1918 n'a pas -loin s'en faut - ce même regard réaliste, lucide autant qu'halluciné, sur les quatre années d'enfer où le continent s'est suicidé, en s'éventrant dans la boue, le sang et l'horreur de la mort à la chaîne dans les tranchées.
Otto Dix - La tranchée
Emil Nolde - Masques, 2
A ces agités défaits et humiliés d'outre-Rhin, elle semble dire avec autant de dégoût que de commisération, - plus que jamais fière d'être la descendante de la « raison » et des « Lumières » - : nous avons nos Fauves, - qu'on tient d'ailleurs en cage (Matisse, comme Derain ou Vlaminck, rentreront, en effet, vite leurs griffes) -, gardez pour vous, bande de barbares Germains, vos grands délirants des années folles...
L'an dernier, le Musée d'Orsay apprenait au public parisien l'existence de Lovis Corinth, - cette fois, c'est au tour des Galeries du Grand Palais, de nous faire éclater aux yeux la bombe Nolde.
Lovis Corinth - Ecce Homo
Emil Nolde - L'Eucharistie
Tout aussi bien découvrira-t-on, sans doute, un jour l'importance des trois Max, Liebermann, Slevogt, et Beckman, ou verra-t-on ré-envisager d'un œil éberlué l'immense apport d'Otto Dix, voire de George Grosz à l'inventaire rétrospectif de ce que Freud avait déjà appelé le malaise dans la Civilisation et Spengler le déclin de l'Occident... (il est vrai que du temps où l'un et l'autre criaient ainsi casse-cou, la France lisait avec délectation Maurice Dekobra, ou Pierre Benoît, - qui sont à n'en pas douter d'excellents littérateurs... mais qu'on ne peut guère accuser d'avoir annoncé avec clairvoyance ce qui était en train de se préparer à nous tomber en travers des certitudes, et à nous chambouler le confort intellectuel).
Max Slevogt - Der Sieger (le Vainqueur)
Qu'importe, au reste, qu'un commissaire d'exposition avisé ait, un jour, la fantaisie d'offrir au public parisien (ce public que le J-J Rousseau musicien, et qui eût mieux fait de le rester, appelait déjà : « le plus prétentieux et le plus ignorant d'Europe ») ces régals tombés dans l'auge...
Max Beckman - Descente de Croix
Cela n'y changera rien, - et l'on s'entêtera, comme toujours, à passer devant des toiles, et à ne pas voir – par ignorance, autant que prétention –, qu'aussi bien que les philosophes et parfois les théologiens, les artistes ont tout dit de l'impasse où nous nous sommes fourrés, - et qu'ils ont toujours été les plus sensibles sismographes du cataclysme, ou le meilleur signal d'alarme des désastres en germe.
Max Beckman - Autoportrait
Emil Nolde - Mers du Sud - Têtes coupées
On peut penser que la relative méconnaissance qu'on peut avoir de Nolde, vient du fait que le peintre est resté toute sa vie un provincial, - retiré dans sa campagne, loin de l'agitation-même des grandes villes où l'on célébrait sa peinture.
Installé à demeure dans sa région natale, ce Schleswig-Holstein, - dont le nom, cauchemar de prononciation pour un non germaniste, sonne comme l'éternuement du Chancelier Bismarck au nez de l'Europe (ce qui fut d'ailleurs le cas, lors de la Guerre de 1866-67, qui conquit brutalement la région aux Danois, et l'annexa à l'ambitieuse et belliqueuse jeune Prusse), il est demeuré un terrien, et un observateur obstiné de la nature – dans ce que celle-ci, - traduite par une vision mythique -, peut avoir de symbolique, d'épique voire de religieux. A l'inverse de nombre de ses contemporains expressionnistes, Nolde n'est, par exemple, n'est pas demeuré longtemps (excepté quelques années durant, et avant 1914) l'illustrateur de la Metropolis moderne, qu'elle soit celle, babylonienne, de Fritz Lang, ou celle, épileptique, d'Otto Dix ou de George Grosz, avec leurs lueurs au néon tombant sur des maquillages cadavériques, et leur agitation spasmodique de morts-vivants fardés, s'agitant au rythme du clignotement des enseignes lumineuses.
Emil Nolde - Au Café (Nuit à Berlin)
C'est à un autre titre que le « cas Nolde » est intéressant, et que cette première grande rétrospective de son œuvre en France nous permet de mener une réflexion qui, tout en allant au-delà de la peinture, nous y ramènera, bien entendu, - puisque tout, partant de la « culture » ou de l'esthétique, ramène immanquablement à celles-ci, lorsqu'il s'agit de faire travail de réflexion et de pensée, avec les tronçons brisés de l'évidence que nous offrent les avatars de la réalité, ou que nous propose la lecture objective de l'Histoire.
En effet, supposons un visiteur cultivé (si, si, tout peut arriver) et renseigné sur le peintre dont il va admirer les œuvres au Grand Palais. On ne doute pas que pour lui, le nom de Nolde s'associe immédiatement aux photographies et articles de propagande (dont le Socialisme National Allemand ne fut pas avare, sur le sujet), consacrés aux tristement fameuses expositions d' « Art dégénéré », organisées par Goebbels, certes – mais véritablement voulues, et si l'on ose dire « pensées » et élaborées par Hitler, qui avait, comme l'on sait, gardé un compte spécial à régler avec la peinture... On sait, d'ailleurs, depuis l'exemple de Néron, qu'il est très dangereux pour les Arts d'avoir, comme dictateur, un artiste raté qui se prend pour un Prince Mécène : Néron (qui, comme on sait, s'ingéniait à vouloir ré-écrire l'Iliade après Homère) fait assassiner Lucain, auteur de la Pharsale, pour délit de plus grand génie poétique que le sien, - quant à Hitler, on va voir comment, à travers le règlement du « cas Nolde », il « tranche » (si l'on ose dire) la réglementation, puis le règlement de la « question esthétique », comme il décidera d'en régler d'autres, si l'on ose dire, une fois de plus, plus « brûlantes » encore, dans un même esprit qu'on pourrait désigner comme la « technocratie du ressentiment et de l'extermination ».
Le visiteur de l'exposition Nolde, qui aurait bien identifié, sur le papier glaçant de quelques brochures illustrées du temps, les tableaux du peintre, (en particulier son immense cycle consacré à la Vie, Mort et Résurrection du Christ), montés en épingle, et décrétés par les juges d'instruction socialistes-nationaux « pièces maîtresses »; ou emblèmes de la « dégénérescence esthétique » définie selon leurs critères, pourrait conclure que ce fut donc très logiquement, que les fonctionnaires des Beaux-Arts du Troisième Reich réduisirent l'artiste au silence, et vouèrent son œuvre à leurs malédictions (voire, à la destruction fort concrète, sur d'aucuns de leurs bûchers d'auto-da-fé révolutionnaires...)
L'Exposition "Art dégénéré"
Au mur du fond : La Vie du Christ de Nolde
Or, ce même visiteur apprendra peut-être, avec surprise autant qu'intérêt, que Nolde est un « cas » beaucoup plus complexe.
Comme nombre de ses confrères (je pense ici à Macke ou à Kirchner, fondateurs du blaue Reiter), cet expressionniste qui peint la modernité toutes griffes dehors était, dès avant 1914, un enragé nationaliste allemand, qui considérait, justement (on pourrait dire : logiquement), que ladite « modernité » était surtout faite pour exprimer clairement, pour manifester haut et fort la rupture des artistes d'outre-Rhin d'avec l'héritage « étranger » (autrement dit : français) de l'impressionnisme... Et c'est tout « naturellement », peut-on dire, que, dans cet ordre des choses et de ses convictions, que Nolde, dès la fin des années 20, adhérera avec enthousiasme à la révolution « nationale, socialiste et patriotique » prônée par Hitler et ses séides gammés...
Quelques tableaux d'E. Nolde à l'exposition "Art Dégénéré" de 1937
Plus paradoxal encore, il semble que, même après que l'enthousiasme de Nolde se fut (on le comprend) sérieusement refroidi, suite à sa condamnation par les nouveaux maîtres de l'Allemagne comme parangon de l'innommable, ses toiles (à son corps, ou à son « Art défendant ») - demeurèrent en bonne place dans les collections de Goebbels, - qui planquait ses « bons » tableaux « d'art dégénéré » dans la cave, et feignait (saura-t-on jamais vraiment s'il feignait?) d'aimer les grandes Vénus en saindoux et à la gelée de groseilles de Ziegler et les baudruches marmoréennes de Breker... (dont Degas, si – à dieu ne plaise! - il eût été de ce monde en 1941, lors de l'exposition des productions du « sculpteur officiel du Reich » au Jeu de Paume, eût pu dire, comme il le fit, lors d'un des Salons des Artistes Français du Grand Palais : « ce ne doit pas être difficile à remballer dans leur caisse, ces grands machins-là, - quand on veut les ranger, - pfuiiit! - on les dégonfle »...)
Arno Breker - Le Parti - (sculpture de la Chancellerie de Berlin)
Ziegler : Le Jugement de Pâris
La différence entre cela (l'Art « totalitaire ») et l'Art, c'est l'obsession de l'illusion photographique.
Ziegler : Diane au repos
Otto Dix : Les Trois Grâces
Emil Nolde : Eva - Verlorene Paradies (Le Paradis perdu)
De même dans le cinéma (après tout, c'est de l'image, et utilisée avec les mêmes arrières-pensées) Eisenstein, ou sa consœur Riefensthal : oui, - on peut trouver cela très beau. Mais, la Ligne Générale, ou Alexandre Nevsky, ou encore Les Dieux du Stade (et ne parlons pas du Triumph des Willens!) ce n'est pas des films, ce sont bien plus, des traités de grammaire, de syntaxe, de rhétorique de l'image.
C'est très beau, en effet, d'enfiler des figures de style, - mais le résultat manque d'âme, et encore plus de chair.
Or, Dostoïevsky, par exemple, se moque de faire des figures de style, - et il arrive même qu'il écrive fort mal (au sens où l'entendent les cuistres), pour réussir à dire ce qu'il veut exprimer.
L'essentiel, c'est qu'il l'exprime : et cette Parole, dans sa vérité humaine et spirituelle, n'a pas besoin de sortir en vêtements de soirée, ou en tenue de bal.
Il se pourrait même, à ce titre, que Dostoïevsky soit beaucoup plus proche du bœuf écorché de Rembrandt, - et de son descendant que Soutine fait, à son tour, grouiller d'une vermine de lumière -, que des « Christ pommadés » et des « Vierges en saindoux » que Huysmans raillait dans les tableaux « pieux » des bons Maîtres Pompiers de la Belle Epoque...
Emil Nolde - La Pentecôte
Qu'est-ce qui fait le Génie? Le style, chez l'écrivain, est tout le contraire du « bien écrit », comme chez le peintre, c'est l'opposé du « bien peint ».
Le métier ne suffit pas. Le métier, c'est comme la bicyclette, la natation, ou la respiration : une fois que l'on a assez assimilé la méthode, les mouvements et les réflexes, on fait cela naturellement, - comme on nage, on roule ou on peint comme on respire. Une fois qu'on sait ça, le but n'est plus de flotter, ou même d'avancer, mais de battre des records.
Or le talent qui se contente de montrer ce qu'il sait faire, - et même le Génie qui se satisfait de son seul génie sont choses qui ne regardent pas l'Art.
D'un compositeur qui « avait de belles inspirations musicales» mais ne savait pas ce que c'était que de s'en servir, pour écrire de la musique, Massenet disait « Dommage! Il n'a que du Génie... s'il avait du talent, quel grand musicien il ferait!»...
Et on peut, à ce titre, citer aussi Chostakovitch, qui, à propos de Puccini, avait coutume de conclure (ce qui n'est pas qu'un bon mot) : « Il compose de merveilleux opéras... mais quel détestable musicien! ».
Ainsi, Breker est un bon sculpteur qui s'est mis à faire de la propagande. Nolde est un peintre, qui, sans déroger à son Art, ni à son expression, a continué à être un grand, et un authentique peintre.
Emil Nolde - Danseuses aux bougies (danse sacrée)
On peut néanmoins se poser la question de cette volonté d'engagement de Nolde (qui, si l'on raisonne à posteriori, - comme beaucoup de gens qui n'y étaient pas, mais ont tout vu, et savent mieux que tout le monde ce qui se passait -, aurait quand même dû se rendre compte, de ses propres yeux, et faisant preuve d'une once de bon sens, qu'il peignait tout ce que détestaient les petits copains du Herr Doktor, - et dont ils tapisseraient les cimaises de leurs tristement célèbres expositions d'Art Dégénéré...)
Nolde s'est-il cru possiblement le David de la « révolution nationale-socialiste »?
David, - qu'on sait avoir été le grand iconographe des folies-dramatiques jacobines et autres joyeusetés Robespierristes... mais aussi, un « artiste engagé » avant la Lettre, patron de tous ceux qui iront, à sa suite, pour un titre, une place et la reconnaissance éternelle du Führer, du Conducator ou du Petit Père des Peuples, n'auront pas crainte ni dégoût d'aller tremper leur plume ou leur pinceau dans le bain de sang -?...
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