Lorsque Reyer (excellent
critique musical – et donc compositeur d'autant mieux redouté)
fut envoyé au Caire en Décembre 1871, pour rendre
compte de la première d'Aïda de Verdi (à
qui il empruntera, non seulement le librettiste, Camille du Locle,
mais aussi bien des idées musicales, pour sa Salammbô),
il eut ce mot : « Monsieur Verdi est en train de se
wagnériser, - il semble, dans sa dernière œuvre, qu'il
ait mis la statue dans l'orchestre, et n'ait produit que le socle sur
la scène ».
C'est hélas! Ce
qu'il nous a semblé des tant attendues représentations
de Salammbô à Marseille, - dont on n'ose dire
qu'on les attendait comme le Messie (qui ne viendra que bien après
les guerres Puniques, théâtre de l'action) -, mais, du
moins, qu'on les désirait autant que Mathô, attendant,
sous sa tente, la vierge prêtresse envoyée par Carthage
en guise de voluptueux tribut.
Je n'entends pas par ce
rappel de la formule de Reyer, que nous ayons été déçu
du côté des voix, ou même de l'orchestre...
On fit ce qu'on put –
et ce ne fut pas si mal – avec des chœurs réduits au moins
du tiers de l'effectif que requiert la partition, et avec un plateau
vocal qui s'est débrouillé comme il a pu – et souvent
passablement mieux qu'on ne pouvait le craindre – d'une œuvre que,
paradoxalement, d'aucuns accusent de pompiérisme, et où,
pourtant, n'abondent pas les moments de bravoure obligés du
poncif opératique : on s'époumone beaucoup moins dans
Salammbô, à tous les coins de la partition, et
parfois pour pas grand chose, que dans les deux premiers actes de
Sigurd...
Mathô, tout héros
et mercenaire qu'il est, est un ténor qui s'embarque plus
souvent dans le demi-caractère que dans le genre claironnant.
Quant à la
Salammbô de Kate Aldrich, disons que l'interprète se
contente de l'incarner comme elle le fit, naguère de la Didon
des Troyens, de la Dalila de Saint Saëns ou de la Salomé
de Mariotte, - qui sont, à n'en pas douter, tout à fait
dans l'esprit et la ligne de l'héroïne de Reyer (nous
sommes dans le même registre de la femme fatale fin de siècle,
de l'enjôleuse méditerranéenne, et autres
Princesses lointaines de Trébizonde ou de Tripoli)...
Aldrich parvient même
à nous rappeler, avec des accents proches de ceux de l'héroïne
de Massenet, qu'elle fut aussi une excellente Charlotte de Werther,
lorsqu'elle détaille le très bel épisode de la
scène des colombes, moment musical de choix, qui ouvre une
parenthèse tendre, blessée et nostalgique dans une
partition pleine de fureur et de bruit, - et qui fait soudain de la
fille d'Hamilcar une vraie figure humaine, au-delà des
splendeurs royales et du hiératisme sacré du
personnage...
Là où cette
Salammbô nous laissera un triste souvenir, c'est du côté
de ce qu'il est convenu d'appeler désormais « la
mise en espace » (à quand la « mise en
orbite »?)
Pour résumer le
délit d'Yves Coudray, désigné grand ordonnateur
de ces festivités opératico-puniques : c'était
Salammbô, fille d'Hamilcar, prêtresse de Tanit, vêtue
au rayon habits de soirée de chez Tati, -, avec le Zaïmph,
le voile sacré de la déesse, acheté au rabais
chez Pronuptia, et la fière cité de Didon et des Barca
changée en arrangement de préfabriqués pour
improbable «salon du tourisme » à la porte de
Versailles...
L'économie, c'est
certes très beau, - excepté quand cela sent davantage
sa restriction budgétaire que son jansénisme
esthétique, et qu'on appelle cela « minimalisme »
pour ne pas l'appeler « pauvreté »...
On ne saurait monter un
peplum opératique comme on mettrait en scène une
Passion de Bach (encore que certaines desdites Passions
aient de ces tentations d'opéra et d'ornement baroque, qui
eussent fait hurler un pasteur hanséatique aux pires
perditions jésuites...)
Notez qu'avec le prétexte
« antique », c'est toujours facile.
Comme l'évoque
fort bien Giraudoux dans la Guerre de Troie n'aura pas lieu,
« la Grèce, ce sont des Rois et des chèvres
éparpillés sur du marbre ». Excellent
résumé, qui permet de s'en tenir, au prétexte
d'évoquer tout ce qui se passe vaguement avant Jésus
Christ, avec trois colonnes cannelées, quelques drapés...
et vogue la galère!
Il est toujours très
attristant de voir de grands moyens et de belles dispositions se
perdre dans des mises en scène (pardon : en espace) aussi
gaies, sensuelles et divertissantes qu'une trace de dentifrice sur
l'émail d'un lavabo...
Parce que, très
franchement, à quoi bon monter sur une scène d'opéra,
quelque chose qui évoque davantage la réjouissance de
salle polyvalente, - avec rang d'oignons de choristes en smoking de
province – et solistes attifés avec les restes du magasin de
costumes de Borsalino?
Je sais qu'on est à
Marseille... mais quand même!
La faute à qui? A
l'argent, aux salles de spectacle, à la pédante
inculture des metteurs en scène?... l'opéra ne se
donne plus les moyens du rêve.
Autant l'avouer, et
demander au cinéma de prendre la relève de ce qui nous
faisait rêver à l'opéra.
Il serait bon (je sais
que j'ai tendance à insister sur ce trait, mais je n'en
démordrai pas), de se rappeler que le lyrique est un genre
spécifiquement impur (avec toutes les voluptés et
dépendances que cela implique, et qui font à la fois
notre plaisir et notre bonheur).
Moraliser un tel genre,
c'est se heurter au plus insurmontable des paradoxes, - et c'est
composer du pensum, là où on attend de la
dilection de tous les sens.
J'avais prévenu
pour mes estimés collègues musicologues (ou simplement
musicographes) qu'il eût mieux valu, avant qu'ils en rêvassent
merveilles, qu'ils allassent jeter un oeil sur la partition...
Ils auraient compris
qu'il faut tout le génie, et surtout la ferveur de L. Foster,
afin de faire également passer (comme ce fut miraculeusement
le cas), les très beaux moments... ainsi (comme disait Rossini
à propos de Wagner) que les très mauvais quarts d'heure
de cette Salammbô fort inégale...
Cela dit, qu'on me
permette cum grano salis, de dire que les « mauvais
quarts d'heure » de Reyer ne sont pas moins nombreux que
ceux qu'on nous inflige dans nombre de partitions « baroques »
portées aux nues, - et qui portent l'art du remplissage de
double croches au sommet du royal ennui.
Après tout, dans
Salammbô, il y a une sorte de mauvais goût
sincère, de voluptueuse démesure, - voire de perversité
assumée – qui sont plus proche de la plupart des spectateurs
moyens de ce début du XXIème siècle, que les
rhétoriques ampoulées et les figures de style
antédiluviennes de Quinault, de Métastase... voire,
dans le meilleur des cas, de Racine ou de Corneille...
L'opéra est une
jouissance coupable, - sinon, il n'a aucune raison d'être... et
mieux vaut rester chez soi à compulser un traité de
composition de Schönberg, avec la baguette de chef d'orchestre
changée en balai qu'on se mettrait quelque part.
On part du principe que
c'est une œuvre louable, - voire une œuvre pie – que de redonner
leur chance à ces partitions oubliées (qui ne le sont,
à vrai dire, que parce qu'on n'a plus les chanteurs, ni les
moyens de les monter avec l'insouciante démesure et la qualité
vocale qui étaient monnaie courante non seulement en 1890 à
la Monnaie de Bruxelles, mais même, jusque dans les années
50, voire jusqu'au début des années 70, où il y
avait encore, excusez du peu, de « beaux restes »
parmi la troupe de l'Opéra de Paris).
Mais encore faudrait-il
les remonter dignement, sans avoir l'air de dire aux musicologues,
comme aux mélomanes : « bon, voilà, vous
l'aurez vue et entendue, - vous ne nous embêterez plus, ensuite
avec vos caprices et vos exigences ». Je soupçonne
même (mais peut-être dira-t-on que j'exagère)
qu'au fond de l'esprit de certains charitables exhumateurs de raretés
musicales, il n'y ait cette très mauvaise pensée
refoulée : « nous allons le leur redonner, leur
opéra, - comme ça, on verra bien qu'on avait raison de
l'avoir laissé aux oubliettes ».
Il est vrai que la
cruauté du temps est souvent sans appel, - et qu'elle est
même, parfois, salutaire... Le tri, hélas! Entre le bon
et le moins bon s'opère souvent mécaniquement, avec une
sorte d'implacable loi de la postérité, dans nombre de
domaines qui touchent à l'expression artistique...
Cependant, il y a aussi
parfois des oublis qui sont moins injustes que volontaires.
Dans le cas général
de l'opéra, il y a, derrière l'impasse délibérée
dont a maléficié tout un répertoire (en gros,
pour faire bref, tout le « second romantisme »
d'après 1860, et tout le « post romantisme »
du premier XXème siècle, - de préférence
français), des raisons qui ne sont pas que purement musicales.
Une certaine idéologie est passée par là, qui a
stigmatisé le plaisir (forcément coupable) que l'on
pouvait prendre à la machine à rêves qu'est l'art
lyrique, - et il y a, osons-le dire – derrière cet
ostracisme dicté par un bon nombre qui posent le présupposé
politique avant la réflexion esthétique, le préjugé
bien ancré qui stigmatise l'opéra comme l'abomination
absolue du « goût » bourgeois de nos
grands pères et arrière-grands-pères...
Le sujet est
d'importance... Qu'on me fasse confiance, nous aurons sûrement
à y revenir à d'autres occasions...
Parlons plutôt
musique, pour dire que la grande vertu de L. Foster, dans l'approche
qu'il nous donne de cette partition, est d'avoir compris qu'il ne
faut surtout pas, au prétexte qu'il s'en réclama sans
complexes, abusivement tirer l'écriture de Reyer du côté
du wagnérisme.
Nous avons souvenir de
l'intelligence, de la pénétration et de la sensibilité
(oui, il en faut, surtout pour cela!) avec lesquelles il avait révélé
à un grand nombre de longues oreilles étonnées,
que les Huguenots de Meyerbeer valaient bien l'admiration et
les éloges sincères d'Hector Berlioz (qui voyait, il
est bon de le rappeler, dans la « Bénédiction
des Poignards », et dans le duo du IVème acte des
sommets d'inspiration, et parlait même à ce propos, de
génie pur et simple).
Justement, L. Foster a
fort bien compris (ce qui est bien) et encore mieux (entendu) ce qui
est mieux la partition de Reyer, - qui regarde beaucoup plus vers
Berlioz et Meyerbeer qu'elle ne cherche à démarquer
servilement le système de composition de Wagner... (Je parlais
dans un autre article des parentés étroites qu'il y a,
d'ailleurs, entre l'orientalisme de Salammbô et celui de
l'Africaine, - qui d'ailleurs, si on le veut bien
attentivement écouter, irrigue jusqu'au Bizet des Pêcheurs
de Perles).
Au fait (pour ceux qui
l'ignoreraient, Berlioz plus Meyerbeer – et surtout Meyerbeer,
d'ailleurs, du point de vue de l'écriture dramaturgique) égale
le premier Richard Wagner (du moins, celui d'avant Tristan...
- auquel Berlioz, d'ailleurs, à qui est dédié le
prélude, ne comprit rien, ou ne voulut rien comprendre
-).
C'est dans cette optique
très intelligente qu'il convenait de relire Salammbô...
et peut-être même qu'il conviendrait de relire Sigurd
(qui est musicalement, un cran au-dessus) : à travers la
transformation d'un héritage français, qui passe aussi
par Berlioz et Meyerbeer, et qui relie la tragédie lyrique de
Lully à la déclamation gluckiste (si chère à
l'auteur des Troyens, comme à celui de Robert le Diable),
en les augmentant de ce que Debussy appelait « le confort
moderne ».
C'est peut-être,
donc, au bout du compte, avec autant de personnalité que le
Verdi d'Aïda (que nous citions pour ouvrir cette
chronique) que Reyer réussit, dans Salammbô, à
intégrer le wagnérisme, sans pour autant renoncer à
son originalité propre de musicien.
La Princesse de
Metternich, après Don Carlos, avait eu ce mot d'esprit
de grande connaisseuse musical (et de protectrice de Wagner) :
« Tiens, il semble que Verdi soit en train d'ajouter de la
choucroute à son macaroni ».
De même, ce n'est
pas du tout péjorativement que je notais ailleurs que le petit
Ernest Rey, en devenant Reyer, avait ajouté de la choucroute à
sa bouillabaisse...
Avouons, hélas,
que cette production-résurrection de Salammbô 2008 à
Marseille nous aura servi une bouillabaisse où nageaient
quelques rares succulents morceaux, mais manquant sérieusement,
dans son ensemble et sa cohésion, de goût et
d'aromates...
Ecouter la version audio de la chronique sur Lumiere101 :
« C'était
à Mégara, faubourg de Carhage, dans les jardins
d'Hamilcar ».
Non, ce sera, pour cette
fois « à Phocée, sur la scène de
l'Opéra, à partir du 28 Septembre 2008 », et
pour une dizaine de représentations : la Salammbô
d'Ernest Reyer va revoir le jour, ou plutôt, les feux de la
rampe, qu'elle n'avait pas connus depuis au moins quatre-vingts
ans...
Ce splendide serpent de
mer du répertoire ressort la tête des eaux du golfe de
Carthage... ou plutôt, de celles du Vieux Port de Marseille.
Somptueux, - il faut le
croire... En tout cas, paré des prestiges que l'on accumule
sur les titres évocateurs, et dont l'imaginaire environne les
œuvres dont l'absence prolongée au répertoire a
décuplé la puissance de séduction
fantasmatique...
On me dira : foin de ces
vaines songeries. Il suffit d'y aller voir, pour savoir, du côté
de la partition...
Certes. Ne m'en étant
pas privé (il faut toujours risquer de confronter ses songes à
la parfois décevante réalité), je n'en dirai
pourtant pas plus...
Tout est affaire de goût.
Je ne voudrais pas, avant qu'on ait redécouvert l'œuvre là où
il faut la juger : sur une scène, d'avoir l'air de chercher à
désobliger, ou décevoir qui que ce soit...
Et puis, n'oublions pas
qu'il est ici question d'opéra – genre impur! - ... et que
ce qui importe, ce n'est pas comment cette musique est écrite,
mais l'effet qu'elle peut produire sur le public.
Sa qualité
intrinsèque a moins d'importance que la manière dont
elle use de ses moyens... Et, quant aux-dits « moyens »
elle en a de très beaux, de très habiles, pour
séduire...
Th. Rivière - Salammbô et Mathô (1896)
Il est vrai que la
lecture du roman de Flaubert donne immédiatement à
l'amateur d'opéra l'envie de voir tout cela sur une scène...
Le fracas de la bataille du Défilé de la Hache, - avec
ses cris de guerre, ses éclats de buccins, ses râles
d'agonies déchirés par le barrissement des éléphants
devenus fous, - le Festin des Mercenaires, - avec ses ruts d'orgie
militaire, sa rage de volupté et de pillage, ses chants
« exotiques » mêlés (la chanson du
soldat Baléare, la pastorale et nostalgique « romance »
du jeune hoplite Grec), puis cette arrivée (suprêmement
orchestrée) de Salammbô, sortant du temple, et, telle
une vraie « femme fatale » préfigurant
les Reines de Music-Hall, descendant lentement les escaliers, au
milieu des volutes d'encens et des hymnes éthérés
des eunuques voués à Tanit; puis l'invocation à
la Déesse, dans le ruissellement lunaire des terrasses du
temple; le duo « d'amour » de la fille
d'Hamilcar et de son « superbe vainqueur », qui
s'achève par un soupir d'élan brutal, pendant que se
déchaîne l'orage, signe de la colère des dieux;
les débats mouvementés du Sénat de Carthage
(belle occasion d'une resucée de la grande scène du
Conseil, au Premier Acte de l'Africaine de Meyerbeer, qui
offrait déjà une sorte de grandiose « cantate
pour seules voix d'hommes », dont Verdi se souviendra, en
resserrant le procédé, lorsqu'il opposera les deux
basses, Philippe et l'Inquisiteur, dans son Don Carlos)...
enfin, clou indispensable d'un grand opéra à la
française, lorgnant à la fois vers le spectaculaire
meyerbeerien et les excès sublimes de Berlioz : le Sacrifice
à Moloch, où toute une ville hystérisée
par le malheur, le fanatisme, la peur et la famine, offre ses enfants
en holocauste à la gueule béante et enflammée de
son terrible Dieu protecteur...
Gustave Aubain - Salammbô (1875)
Un peu avant que Reyer
n'y pensât, la chose tenta fort Moussorgsky...(dont on se dit,
à première vue : qu'allait-il faire dans cette
trirème?), qui tâtonna quelques années autour de
l'adaptation lyrique du roman de Flaubert (dont il finit par faire
une sorte de « révolte de Pougatchov chez les
Carthaginois », en projetant sur le personnage de Mathô
et sur l'insurrection des Mercenaires ses idées assez fumeuses
de « justice des opprimés » et de
« christiano-socialisme » à la Russe...)
Poirson - illustration pour Salammbô : le châtiment des Mercenaires
Il semble que ce soient
des problèmes de droits de traduction qui aient définitivement
avorté le projet, et aussi le fait que certainement,
Moussorgsky dut se rendit compte assez vite que le peplum punique
n'était pas dans ses cordes, et qu'il se sentait beaucoup
mieux à s'ébrouer dans la vodka et la soupe aux choux,
qu'à s'engluer dans le miel de la pâtisserie
orientale... (En revanche, gageons que le Rimsky d'Antar et de
Schéhérazade s'y fût fort diverti).
Poirson - Illustration pour Salammbô : entrée de Salammbô
au festin des Mercenaires
Il n'empêche (et
l'on voit combien Salammbô peut être un sujet
propre à enflammer, chez un bon compositeur, le meilleur d'une
inspiration) que, parmi les « restes » de son
opéra flaubertien remisé aux oubliettes, l'auteur de
Boris récupéra ce qui semble avoir été,
déjà, l'esquisse aboutie de ce qui deviendra la célèbre
Nuit sur le Mont chauve, - et qui n'était autre que la
musique d'accompagnement de la scène du Sacrifice à
Moloch, où, comme on sait, l'ouragan se déchaîne
soudain, - après que, dans un air chauffé à
blanc et fleurant bon la viande humaine rôtie, toute la
jeunesse carthaginoise de moins de seize ans a fini en chachlyk, dans
le ventre rougeoyant de la monstrueuse idole...
Ernest Reyer dans son cabinet de travail, vers 1905
Debussy ne sera pas
tendre avec Reyer, - épargnant prudemment Sigurd et
Salammbô, mais ne se retenant guère pour
qualifier la Statue de « mauvaise action
musicale », et Maître Wolfram de vieillerie
germanisante à laisser dans les cartons de l'Opéra
Comique (il y a, cependant, dans ce Maître Wolfram, un
certain air dit « des larmes », dont Reynaldo
Hahn vanta hautement les mérites, et à qui il fit
l'honneur, dans son Art du Chant, de décortiquer
savamment les beautés, ainsi que la grande finesse expressive
de prosodie).
Mais ce n'est pas une
référence, - on sait que Debussy (et qui plus est, pour
notre grand plaisir : fort injustement) disait du mal de tout le
monde...
Afin d'expédier
Reyer, Monsieur Croche aura ce mot : « Il est une fois
pour toutes convenu que l'Ouverture de Sigurd est une pièce
de génie , - voire LE chef d'œuvre de son auteur. N'en
parlons plus ».
Lavignac (l'homme qui
voulait qu'on allât à Bayreuth à genoux) rapporte
une anecdote du même tonneau, décrivant, au
Festspielhaus, la pâmoison d'aise d'une de ses jolies voisines
venue entendre la Tétralogie, et lui avouant le plaisir
qu'elle avait, à la perspective « d'entendre jouer
Sigurd, qu'elle adorait »... Evidemment, entre
Siegfried et Sigurd, - sans parler de Gunther, Hagen,
Brunehilde -, il y a de quoi s'y perdre...
Mais Lavignac, indulgent
pour la distraction écervelée des parisiennes à
joli chapeau et pour la légèreté des femmes, se
met à expliquer illico à la demoiselle que la L'Anneau
du Niebelung de Wagner
c'est certes la même chose que l'opéra de Reyer, mais en
beaucoup mieux (il eût pu ajouter surtout : et en beaucoup plus
long).
Paul Franz dans le rôle-titre de Sigurd
De fait, le gros problème
de l'auteur de Sigurd et Salammbô est qu'il
atteignit à la célébrité fort tard dans
sa carrière.
La conséquence fut
que des œuvres qu'il avait écrites vingt ou trente ans
auparavant (Sigurd attendit près de vingt ans sa
création à la Monnaie de Bruxelles : personne n'en
voulait sur une scène française) semblèrent
passées de mode, après avoir été jugées
en leur temps, trop avant-gardistes...
L'air du temps est cruel,
- il faut être dans le vent au moment où il souffle,
faute de se laisser emporter par lui...
Il est certain que le
goût du public des années 1860, encore fort indisposé
par les audaces berlioziennes (qui dire de celles de Wagner, qui lui
étaient restées, en 1861, en travers du sifflet!),
n'était pas le même que celui des mélomanes des
années 1880-90, qui avaient avalé et digéré
leur Bayreuth... et qui, pour peu (surtout par ignorance) étaient
prêts à trouver l'auteur des Troyens beaucoup
moins « moderne » et pimenté à
leur goût que le grand fournisseur de chromatisme en gros et en
détail de Tristan...
Reyer prononçant un discours, lors de l'inauguration
de la statue d'Hector Berlioz, en 1886
Pourtant, Reyer avait
débuté avec les meilleures recommandations littéraires
(les meilleures... mais peut-être pas les bonnes...)
Ce neveu de Louise
Farrenc, monté de Marseille (où il s'appelait encore
Ernest Rey, - avant qu'un fervent wagnérisme de la première
heure ne le poussât à « germaniser »
son nom, et à accommoder sa bouillabaisse à la
choucroute), fut remarqué par Théophile Gautier, qui
loua fort l'inspiration «rhénano-hoffmanesque »
de ses premiers essais (le romantisme des burgs de Victor Hugo
était passé par là)... au point de lui proposer
de mettre en musique un des innombrables livrets de ballets qu'il
réservait aux entrechats de sa belle-soeur (et grand amour
contrarié), Carlotta Grisi (pour qui, entre autres, il avait
élaboré la célébrissime Giselle).
Ce fut, (dans le même
genre « hindou » que Gautier avait déjà
expérimenté avec La Péri), Sakoûntala,
- partition dans laquelle Reyer put s'adonner à son deuxième
vice, (le premier étant, on l'a vu, la dévotion,
parfois jusqu'au pur et simple décalque formel, de l'auteur de
Tannhäuser) : l'orientalisme.
Ne rions pas (avons-nous,
d'ailleurs, l'air de rire?)... A la même époque,
Saint-Saëns (fort estimé de Reyer, et réciproquement)
ne partageait-il pas ses enthousiasmes prodiges entre la composition
de ses Mélodies Persanes, et une dévotion pour Wagner,
qui faillit faire de lui le chef d'orchestre de la première de
l'Or du Rhin à Münich, en 1869?
On se demande au juste ce
que Théophile Gautier entendait à la Musique.
Probablement pas grand'chose. La génération
« Romantique » fut une génération
de sourds : Hugo, défendant qu'on déposât des
notes le long de ses vers, en est l'archétype. Cet état
de fait ne fut d'ailleurs pas pour rien dans le drame de Berlioz, qui
s'échina à composer dans un désert, (poussant
d'ailleurs, musicalement, beaucoup plus loin l'audace, que ne le
firent littérairement ces Messieurs, avec leurs manifestes et leurs préfaces).
Il faudra attendre les
jeunes gens qui prendront la relève (peu, ou prou, ceux de la
pléiade née autour des années 1840), pour que la
tendance s'inverse, - et l'on verra, à la suite du Grand
Initiateur : Baudelaire, les Verlaine, Mallarmé, Mendès
(dans une moindre mesure, Rimbaud) s'ouvrir les oreilles au royaume
des sons, et syncrétiser les Arts dans leur poésie.
Inversement, d'ailleurs
(sur ce point, Berlioz a aussi été le précurseur
solitaire et parfaitement incompris du genre) les musiciens
s'intéresseront à la Littérature et s'ouvriront
aux autres expressions esthétiques, - voire (pour le meilleur,
ou le pire?) s'ingénieront à mêler de l'arcane
philosophique, ou de la pensée métaphysique (voire mystagogique) à leurs quartes et quintes...
Le cas de Reyer est donc
typique, - car il ne s'agissait pas d'une mince affaire, ni d'une
volonté anodine (comme celle d'un musicien qui chercherait
juste un bon livret), que de guigner l'adaptation opératique
du roman de Flaubert.
Poirson - Illustration pour Salammbô : l'invocation à Tanit
Il fallait néanmoins
au compositeur obtenir l'autorisation de l'écrivain (qui,
paraît-il, avait pensé à Verdi (?)... ce qui
m'étonnerait, vu le désert désastreux que
représente la moindre trace de connaissance musicale dans
l'œuvre de Flaubert, - et j'ai pourtant fouillé jusqu'aux
moindres recoins de la Correspondance... et ce n'est pas la
célèbre scène où Madame Bovary assiste à
Lucia de Lamermoor qui arrange les choses...)
« Flaubert et
la musique » serait une intéressante étude à
écrire... (peut-être y penserons-nous pour une prochaine
fois, ici et sur L.101)...
Il est assez explicable,
au reste, qu'un auteur aussi obsédé par la musique de
sa propre voix et de sa propre phrase, ait été
insensible à toute cadence ou harmonie qui ne fût pas
sortie de son propre gueuloir, - et soit demeuré sourd
à ce qui n'était pas sa propre intonation ou son propre
rythme.
En passant, il est
remarquable que ce qui tentera les musiciens dans l'œuvre de
l'auteur de l'Education Sentimentale soit le reflet de la
sensibilité des diverses époques qui se penchèrent
sur son cas... Il faudra, en France, attendre le XXème siècle,
pour qu'Emmanuel Bondeville s'attache au « réalisme »
de Madame Bovary...
Quant aux Trois
Contes, - on négligera Un Coeur Simple (vraiment
trop statique... et puis, l'idée de faire « chanter »
un perroquet empaillé!), pour constater que la « fin
de siècle » d'avant 1914 s'est attachée à
ce qu'elle a pu trouver de conforme à ses aspirations
esthétiques et à ses perversions décadentes
(sexe, sadisme et couleur locale). Elle découvrit tout cela
dans le médiévisme quasi « pré-raphaélite »
de Saint Julien (un très beau poème symphonique
de Camille Erlanger en fait foi)...
Luc-OLivier Merson - Illustration pour St Julien l'Hospitalier de G. Flaubert
...et surtout, dans les dérivés
plus ou moins aggravés d'Hérodias, qui
inspirera, entre autres, la Salomé de Wilde, promise
aux glorieuses destinées musicales que l'on sait.
Georges Rochegrosse : deux illustrations d'Hérodias de G. Flaubert
(Il reste étonnant,
dans ce même registre, et à la même époque,
que la luxuriance poétique perverse autant qu'hallucinée
de la Tentation de Saint Antoine n'ait pas connu semblable
fortune... Cela dit, on aurait fort bien pu imaginer un découpeur
de musique en « tranches de vie » bien
saignantes – du genre : vériste italien à la Mascagni
première manière, ou à la Leoncavallo tendance
Pagliacci -, décider de faire, en son temps, un sort à
Madame Bovary... voire, d'aller chercher de l'anecdote du côté
de Maupassant... Il n'en fut pourtant rien, ce qui demeure
étrange...)
Poirson - Illustration pour Salammbô : Salammbô dans la tente de Mathô
En revanche, Flaubert eut
davantage de vues à propos de peinture (ce qui n'étonnera
personne, quand on constate avec quel œil il ressuscite sa
Carthage aussi imaginaire que foisonnante).
Il possédait même,
en la matière, des opinions bien arrêtées (sinon
légitimes, - mais le propre du génie n'est pas de se
conformer au goût, - c'est de s'inventer le sien propre).
Par exemple, on sait
qu'il rêva sa Salammbô enluminée par
Georges Rochegrosse – et qu'il donna à celui-ci, comme il le
fit au plan musical pour Reyer – l'autorisation exclusive de
l'illustration de son œuvre.
Ce dont Rochegrosse
s'acquitta, avec sa luxuriante gourmandise de coloriste épris
de sensualité morbide, de fait divers sanglant, et
d'historiographie en technicolor et en cinémascope avant la
lettre... (D'aucuns auront redécouvert ce que lui doit le
cinéma hollywoodien, - en particulier le Cecil B. de Mille
d'Intolerance -, en admirant sa toile La Fin de Babylone,
récemment exposée au Louvre, dans le cadre d'une
exposition consacrée à la civilisation Assyrienne).
Rochegrosse - La Fin de Babylone
Notons en passant que
Rochegrosse fut un autre wagnérien passionné, qui donna
des œuvres du Maître de Bayreuth une illustration constante et
multiple, - autant que parfois déroutante, - entre autres, un
Parsifal rebaptisé : Le Chevalier aux Fleurs, qui
hésite entre le surréalisme kitsch et un mysticisme
fort enrubannée de louches coquetteries, à propos
duquel, pour paraphraser d'avance le mot de Poulenc à propos
d'autre chose, on pourrait parler de confusion entre la baignoire de
grande cocotte et le bénitier des familles...
Et c'est bien dans le
« style Rochegrosse » après tout, qu'il
faudrait avoir l'audace de mettre en scène cette partition, de Reyer, oscillant entre grandiloquence « héroïque »
et efflorescences, plus que suggérées, d'une sensualité
tendue à l'extrême, - compromis (si l'on ose dire) entre
les vieilles recettes du spectaculaire à la Meyerbeer, les
audaces (d'aucuns diraient : les sublimes maladresses) d'écriture
de Berlioz et .quelque chose du wagnérisme tristanesque qui
serait tombé dans l'essence de rose de Massenet...
Avec ce répertoire
(je pense aussi à l'Hérodiade ou au Mage
de Massenet, à la Messaline d'Isidore de Lara, au bien
oublié Quo Vadis de Nouguès, et pourquoi pas, à
Samson et Dalila de Saint Saëns), il ne fait pas craindre
d'aller jusqu'au bout... et même au-delà.
Ces opéras sont
des visions de peintres, - de même que la peinture de nombre
d'artistes de l'époque est de la mise en scène
d'opéra... tout cela, prenant indifféremment ses
sources dans la Littérature ou la Poésie... Peu
d'époques furent aussi conformes à des idéaux
esthétiques, - en se faisant un devoir moral d'y atteindre, ou
du moins, de les servir au mieux, avec une très haute idée
du résultat.
Gaston Bussière - Salammbô et le Python
Ce type d'œuvres
lyriques qui ne craignent pas la disproportion grandiose, ni l'excès
démesuré du dosage dramatique, décoratif autant
que musical, sont dans leur genre, une sorte de tribut à
l'idée wagnérienne de « l'oeuvre d'art
total » (le seul ennui, c'est que Wagner semble avoir
donné à tout le monde l'envie de le démarquer,
et les recettes pour le plagier, mais qu'il reste inimitable : c'est,
je crois, ce que Paul Valéry appelle très justement, sa
« magie noire et stérilisante »...)
La Salammbô
de Reyer, comme nombre de « grandes machines »
de la fin du XIXème, toutes ruisselantes d'exotisme,
d'érotisme et de joyaux, s'essaie, en musique, à
démarquer tous les scintillements, les raffinements, les
préciosités et les barbarismes subtilement calculés
de cette langue somptueuse dont Flaubert a lui-même usé
dans son livre, - et qui deviendra, chez ses continuateurs de la
décadence, ce que les Goncourt appelleront « l'écriture
artiste »...
Le même processus
semble se développer en musique, qu'en littérature, -
et à la même époque - : on tente, avec les
moyens d'un langage dont on n'ose pas encore bouleverser la structure
profonde, ni les assises établies, de« raffiner »
jusqu'à la crampe (ou, parfois, jusqu'à la torture) les
ressources expressives et les recherches stylistiques... Avant que Proust en
littérature, Mallarmé en poésie, ou Debussy en
musique (en attendant mieux) n'arrivent, et l'un avec la Recherche,
le second avec le Coup de Dés, le troisième avec
Pelléas, ne décident de passer à autre
chose, en refondant les règles-mêmes du jeu.
En ce sens, Reyer
ressemble si l'on veut, à un parnassien chez qui les feux
anciens du Romantisme réchaufferaient leur braise à la
flamme du Symbolisme en germe (Romantisme et Symbolisme ayant,
quoiqu'on en pense, les mêmes sources obscures)...
Plus qu'à celui de
Flaubert dans son « roman carthaginois », son
style musical, dans Salammbô, nous fait penser à
celui des descendants décadents ou énervés de
l'auteur de la Tentation de Saint Antoine, qui surenchériront
d'un cran sur la démesure verbale de ce dernier (et disons-le,
friseront parfois, à force de le vouloir surpasser en
grandiose et en magnificence, le plus succulent des pompiérismes).
Gaston Bussière - Salammbô
C'est davantage (les
connaisseurs comprendront) aux coruscantes rhétoriques, aux
hyperboles verbales d'un Jean Lombard, voire d'un Elémir
Bourges ou d'un Péladan que fait penser l'éloquence
parfois déclamatoire de Reyer... C'est pourquoi il faut
accepter que de telles œuvres n'échappent pas facilement à
leur contexte d'origine, - et qu'il faille certainement, vis à
vis de leur qualité, de leur contenu et de leurs excès-mêmes,
agir envers elles, afin qu'elles soient acceptables, ou recevables en
leur entier par un public du XXIème siècle, comme on le
ferait vis à vis d'un opéra baroque : en respectant,
voire en magnifiant leurs caractères spécifiques, sans chercher à tout
prix à en gommer les « traits d'époque », voire les immanquables défauts qu'un oeil critique ne manque pas
d'y déceler.
Il faut oser les vêtir
à la mode du temps – de leur temps -, sans les
déshabiller de leur patine, de leurs tics d'époque,
ni même, de ce qu'on peut tenir pour un certain démodé
de circonstance...
Une Salammbô d'époque... au Met de New-York
On imagine mal la Mort
de Sardanapale de Delacroix, ou la Fin de Babylone de
Rochegrosse transposées soudain dans la grande halle de la
Défense, ou « nettoyées » des
rutilances, des luxueuses emphases, du somptueux bric-à-brac
qui les encombre...
Afin de nous donner une
Salammbô telle qu'en elle-même la fantasma
Flaubert, et que la scénographia la partition de Reyer
(puisque nous pouvons rêver encore rêver, avant que la
réalité des représentations marseillaises nous
rattrape), il serait simple d'aller aux sources d'époque, et
de se repencher sur les illustrations du livre par Rochegrosse...
Rochegrosse : Salammbô et ses colombes
Qui de nous, en effet,
n'a pas été troublé, dans l'édition
Ferroud de 1900 (retirée à maintes reprises durant le
siècle dernier), par les planches que réalisa le
peintre, - dans lesquelles la nudité soudain dévoilée
à la lune de la belle prêtresse, se love entre les
anneaux mordorés du python sacré de Tanit, sur fond de
fantaisites, autant qu'érudites archéologies, où
les pilastres du temple de Baalbek se mêlent aux taureaux ailés
de Ninive, et les frises de Persépolis aux allées de
Shpynx de Louksor?
Rochegrosse - Salammbô
C'est à un peintre
capable de déployer un tel faste sensuel et fabuleux
d'imagination qu'il eût été, et qu'il serait
opportun, sans doute, de proposer d'accomplir ce que se propose aussi
avec ambition la musique d'un tel opéra : transcrire sans nous
décevoir (comble de la gageure!), les évocations quasi
intraduisibles que Flaubert réussit à enclore dans ses
phrases, en faisant consoner de mystérieuses et envoûtantes
syllabes qui bercent la réalité d'une illusion plus
vraie que le réel : « C'était à
Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar »,
ou encore : « Le jour venait. Les chevaux blancs du temple
d'Eschoûm hennissaient vers le soleil »...
Précisons, en,
passant, qu'à la Monnaie de Bruxelles, dans ces dernières
années du XIXème où fut créé
l'opéra de Reyer, on avait d'ailleurs soin de se conformer,
davantage que dans la « grande boutique »
sclérosée d'habitudes qu'était demeuré
l'Opéra de Paris, aux excellents préceptes
dramaturgiques exposés par Wagner : et l'on rêve encore
de ce que purent être ces « mises en
scènes d'artistes », telles que la production
mémorable de Lohengrin et celle du Roi Artus de
Chausson, costumées et décorées par l'immense
Fernand Khnopff... (Ce dernier ayant profité, dit-on, de la
fréquentation des coulisses, afin de descendre de sa
proverbiale tour d'ivoire, et déposer ses amoureux hommages
aux pieds de Rose Caron, - superbe première Salammbô,
pour qui Reyer écrivit presque « sur mesure »
sa partition...)
Salammbô à la Monnaie de Bruxelles, Acte I - Toile d'époque d'après la mise en scène de la création
Eh! oui, pendant qu'en
France, on s'encroûtait quelque peu, déjà, dans
la sainte routine (patronne des institutions culturelles de notre
beau pays), on faisait alors de l'Art en Belgique... Et, de ce
côté-ci de la frontière, il n'y eut (à ma
connaissance) que Jean Lorrain pour rêver, par exemple, qu'on
eût réclamé à Gustave Moreau, plutôt
qu'aux habituels tâcherons du carton-pâte qui sévissaient
sur les scènes, le soin de réaliser les décors
du Prométhée dont il avait écrit le
livret pour Gabriel Fauré.
Souhaitons donc que
l'Opéra de Marseille soit aussi généreux avec la
fille d'Hamilcar qu'il ne l'avait été en nous donnant,
il y a quelque temps, la très belle mise-en-scène de l'
Aiglon d'Honegger-Ibert, - et que le lecteur enflammé
par ce qu'il a pu rêver en se plongeant dans le roman de
Flaubert pourra y trouver son compte de pourpre, de passion et de
fureur...
A ceux que Reyer
laisserait sur leur faim, ou en deçà de leurs
songeries, il restera toujours le recours de se plonger dans la
partition-fleuve que Florent Schmitt élabora dans les années
20, afin d'accompagner cette fois, un film à grand spectacle
tiré du roman, - ou, puisque nous parlons de cinéma
(lequel, au XXème siècle, a repris a son compte, en
l'améliorant peut-être du point de vue des possibilités
de l'illusion, les fantasmagoriques prestiges de l'opéra), de
chercher la trace des splendeurs cruelles de la Carthage punique dans
le monumental Cabiria scénarisé par d'Annunzio,
et réalisé par Pastrone, sur une musique originale de
Pizetti, où l'on sacrifie sauvagement à Moloch, dans
une scène directement inspirée par l'inoubliable
description de Flaubert...
Et puis, toujours à
l'écran, et plus près de nous... il y a surtout cette
Salammbô « fantôme », -
opéra réduit à son seul grand air (qui semble, au reste, en être le finale) -, que Bernard Herrmann (par
ailleurs grand compositeur lyrique du XXème siècle, aux
oeuvres trop méconnues en-dehors des Etats Unis) inventa, pour
les besoins du Citizen Kane d'Orson Welles.
Une
Salammbô dans lequel la malheureuse épouse du
mégalomane Charles Foster Kane s'époumone à
vouloir jouer les Farrar ou les Garden, devant un parterre de
mélomanes new-yorkais plus que sceptiques (à juste
raison), sur ses capacités vocales...
Il est étrange que
Welles, qui savait son répertoire d'opéras par cœur,
ait justement pensé au personnage de Flaubert... sans désirer aller au plus simple :
emprunter la musique à la partition de Reyer (qui eut son heure
de gloire, outre-atlantique)...
Or, ce qui ne manque pas
de laisser songeur, c'est que, pour cette séquence mémorable
de son film, Welles avait tout d'abord pensé à
« tirer quelque chose » de Thaïs
de Massenet (l'air du miroir), ou de Samson et Dalila de
Saint-Saëns (le célèbre duo de l'Acte II)... qui
sont, en effet, fort « parents » de
l'atmosphère de la Salammbô de Reyer.
Hermmann rapporte que
« ne trouvant son bonheur dans l'une, ni l'autre de ces
partitions », Welles finit par lui dire : « Eh!
Bien, composez-moi donc quelque chose qui rappelle les deux ».
Ce dont on ne s'aperçoit que trop, en écoutant ce grand
air, complètement ré-inventé, sur des vers
« empruntés » à la scène
de l'aveu de la Phèdre de Racine – et, à vrai
dire tellement réussi, qu'il nous fait regretter que Bernard
Herrmann en soit resté là, et ne nous ait pas donné
l'œuvre intégrale qui est sensée le contenir (on
l'entendra, pour ceux que cela intéresse, ici, interprété
par Dame Kiri Te Kanawa, avec les moyens vocaux d'une vraie chanteuse
lyrique).
Lucienne Bréval : à la suite de Rose Caron, créatrice du rôle à Bruxelles,
une autre grande wagnérienne, et une autre Salammbôà l'opéra de Paris
Il reste, pourtant, que
Salammbô, grâce à Reyer (qui fut le premier à
la faire chanter... alors que chez Flaubert, elle ne dit pas
grand'chose, reconnaissons-le, et se laisse plutôt contempler
quelle ne donne son avis), a atteint au rang d'héroïne
d'opéra, - autrement dit, de déesse encore plus
fascinante qu'elle ne l'était dans le roman éponyme...
Casta Diva, - elle aussi : vierge vouée à la
chasteté lunaire, et dont la pâle et frigide beauté
s'éclabousse de sang...
Par le truchement de la
musique et de la scène, elle aura acquis une capacité
supplémentaire de séduction, se rangeant immédiatement
au rang des « femmes fatales » qui encombrent
les galeries du répertoire.
Grande soeur de Salomé,
grâce à sa renaissance marseillaise, elle apparaîtra
(souhaitons-le) pour ce qu'elle est : une précieuse figure
musicale à placer entre les tendresses et les imprécations
de la Didon de Berlioz et les perverses séductions de la fille
d'Hérodias hystérisée par Strauss...
Monument à Ernest Reyer, à Marseille : sur la face latérale du "trône de la postérité", le masque de Salammbô