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Affichage des articles postés en: Janvier 2009

Jan082009

Un Fauve parmi les loups – L'exposition Emil Nolde au Grand Palais (1/2)

 

 

 


Nous n'avons pas attendu que le Figaro (dont Sacha Guitry déjà, disait en son temps qu'il « n'est pas un journal d'information ») ait l'air, grâce à l'exposition qui lui est consacrée dans les galeries nationales du Grand Palais, de s'extasier de découvrir l'existence d'Emil Nolde, pour goûter le peintre, mais aussi, envisager quels enseignements esthétiques (au sens où l'Esthétique n'est pas qu'un passe-temps pour salons de coiffures, mais peut représenter aussi une autre sorte de chirurgie apte à enfoncer le scalpel de l'analyse dans la chair des apparences et des idées de toute époque), le destin qui fut le sien demeure exemplaire. Il doit, en effet, nous engager (ce qui est, avouons, notre moindre péché de connaissance) à envisager, sous les aspects d'une plus ample et peut-être plus austère réflexion, quelle signification toujours brûlante (pour ne pas dire consumante), revêt le stigmate de l'existence et de la création de ce peintre, au regard d'un débat (loin d'être clos!), qui met en jeu, non seulement le sens de l'acte artistique, mais aussi, la signification que prend celui-ci, dans le contexte d'un XXème siècle, où (pour paraphraser un mot galvaudé, mais qui résume bien les choses), les idéologies et la politique n'ont eu de cesse de prendre la culture en otage, en la menaçant, à tous les sombres coins du bois, de « sortir leur revolver » si elle ne consentait pas à s'abaisser au pire, - allant, dans la plus monstrueuse extrémité des cas, jusqu'à lui appliquer la gueule de ce revolver sur la tempe, afin de la mieux faire taire, ou de la mieux contraindre à se trahir, à des fins pis encore que criminelles : mensongères.

 

 

Emil Nolde - Autoportrait

 


Il est vrai que l'œuvre de ce fauve en liberté, de cet expressionniste flamboyant que fut Emil Nolde n'a jamais été très représenté dans les collections françaises, et que notre habituel nombrilisme de nation qui s'est toujours crue à tort, « mère des Arts, des armes et des Lois » nous a toujours empêché d'aller voir, à l'étranger, ce qu'on y faisait aussi bien, voire mieux que chez nous...

Et puis, notre pays semble avoir toujours éprouvé quelque malaise à accepter ce que les cuistres de l'Histoire de l'Art ont, pour bien faire et ranger leurs petites affaires dans les tiroirs, étiqueté « expressionnisme ».

Paul Morand, dès 1922, avait bien analysé la particularité de l'affaire, notant que l'expressionnisme ne pouvait naître qu'en Allemagne, et dans les circonstances historiques précises de la Guerre de 14 et de ses suites, - il ajoutait même que Berlin lui semblait la métropole prédestinée à subir cette explosion esthétique, puisqu'elle était, géographiquement, la première capitale de l'Europe non-slave à se trouver sur la route « naturelle » des artistes Russes émigrant hors de leur pays pour fuir le régime Bolchevique, ou « sortant du bois », afin de répandre leurs productions sur le marché occidental.

Les influences picturales de l'expressionnisme (ou de ce qu'on regroupe sous ce vocable) sont en effet le résultat de deux convergences qui se rencontrent dans les ruines d'une Allemagne défaite, ruinée et affamée, traumatisée par les soubresauts et les contrecoups de la Révolution Socialiste Russe.

Les deux courants qui vont irriguer la floraison du mouvement étant : celui qui importe de l'Est une folie et un débordement « slaves », et celui qui, venu du Nord, fait déferler sur la Prusse l'inquiétude esthétique héritée du décadentisme des Munch, des Magnus Enckell et autre Strindberg (qui rappelons-le, est tout autant le dramaturge noir de la Danse de Mort, que le peintre à la pâte épaisse et tempétueuse de certaines marines, dont la matière malaxée, tourmentée, démontée, annonce celles d'Emil Nolde).

 

 

August Strindberg - La Vague, 3


 

Emil Nolde - Haute Mer

 

 

Dépression nordique et folie slave, - désespoir et névrose, voilà les deux fées terribles, les deux goules aux seins peinturlurés comme ceux des idoles barbares, qui se sont penchées sur le berceau de l'expressionnisme, - et sur la peinture de Nolde, qui en est l'une des plus symptomatiques, et des plus géniales incarnations.

On dira que, déjà, à la fin du XIXème siècle, un Nietszche précurseur de la crise souhaitait « slaviser » le rationalisme allemand, - c'est à dire, faire resurgir l'instinct qu'il déchiffrait dans le regard de ces « barbus aux yeux de fauve et de braise, qui nous regardent, d'au-delà de l'Elbe, à travers leurs forêts de bouleaux »...

Tout cela, c'est encore l'apanage d'une Allemagne dont Victor Hugo disait déjà qu'elle est « L'Inde mystérieuse de l'Europe »... et dont on peut peut-être dire, quand on la considère à travers la peinture de ses artistes d'entre 1914 et 1933, qu'elle était peut être, une fois de plus, ce miroir grimaçant dans lequel la France a toujours eu peur de regarder le vrai visage de ce qu'elle appelle : « la civilisation » ou la « culture » européenne.

 

 

Emil Nolde - Masques, 1

 

 

Car la France « victorieuse » de 1918 n'a pas -loin s'en faut - ce même regard réaliste, lucide autant qu'halluciné, sur les quatre années d'enfer où le continent s'est suicidé, en s'éventrant dans la boue, le sang et l'horreur de la mort à la chaîne dans les tranchées.

 

 

 

Otto Dix - La tranchée

 

 

Emil Nolde - Masques, 2

 

 

A ces agités défaits et humiliés d'outre-Rhin, elle semble dire avec autant de dégoût que de commisération, - plus que jamais fière d'être la descendante de la « raison » et des « Lumières » - : nous avons nos Fauves, - qu'on tient d'ailleurs en cage (Matisse, comme Derain ou Vlaminck, rentreront, en effet, vite leurs griffes) -, gardez pour vous, bande de barbares Germains, vos grands délirants des années folles...


L'an dernier, le Musée d'Orsay apprenait au public parisien l'existence de Lovis Corinth, - cette fois, c'est au tour des Galeries du Grand Palais, de nous faire éclater aux yeux la bombe Nolde.

 

 

Lovis Corinth - Ecce Homo

 

 

 

Emil Nolde - L'Eucharistie

 


Tout aussi bien découvrira-t-on, sans doute, un jour l'importance des trois Max, Liebermann, Slevogt, et Beckman, ou verra-t-on ré-envisager d'un œil éberlué l'immense apport d'Otto Dix, voire de George Grosz à l'inventaire rétrospectif de ce que Freud avait déjà appelé le malaise dans la Civilisation et Spengler le déclin de l'Occident... (il est vrai que du temps où l'un et l'autre criaient ainsi casse-cou, la France lisait avec délectation Maurice Dekobra, ou Pierre Benoît, - qui sont à n'en pas douter d'excellents littérateurs... mais qu'on ne peut guère accuser d'avoir annoncé avec clairvoyance ce qui était en train de se préparer à nous tomber en travers des certitudes, et à nous chambouler le confort intellectuel).

 

 

Max Slevogt - Der Sieger (le Vainqueur)

 

 

Qu'importe, au reste, qu'un commissaire d'exposition avisé ait, un jour, la fantaisie d'offrir au public parisien (ce public que le J-J Rousseau musicien, et qui eût mieux fait de le rester, appelait déjà : « le plus prétentieux et le plus ignorant d'Europe ») ces régals tombés dans l'auge... 

 

 

Max Beckman - Descente de Croix

 

 

Cela n'y changera rien, - et l'on s'entêtera, comme toujours, à passer devant des toiles, et à ne pas voir – par ignorance, autant que prétention –, qu'aussi bien que les philosophes et parfois les théologiens, les artistes ont tout dit de l'impasse où nous nous sommes fourrés, - et qu'ils ont toujours été les plus sensibles sismographes du cataclysme, ou le meilleur signal d'alarme des désastres en germe.

 

 

Max Beckman - Autoportrait

 

 

 

Emil Nolde - Mers du Sud - Têtes coupées

 


On peut penser que la relative méconnaissance qu'on peut avoir de Nolde, vient du fait que le peintre est resté toute sa vie un provincial, - retiré dans sa campagne, loin de l'agitation-même des grandes villes où l'on célébrait sa peinture.

Installé à demeure dans sa région natale, ce Schleswig-Holstein, - dont le nom, cauchemar de prononciation pour un non germaniste, sonne comme l'éternuement du Chancelier Bismarck au nez de l'Europe (ce qui fut d'ailleurs le cas, lors de la Guerre de 1866-67, qui conquit brutalement la région aux Danois, et l'annexa à l'ambitieuse et belliqueuse jeune Prusse), il est demeuré un terrien, et un observateur obstiné de la nature – dans ce que celle-ci, - traduite par une vision mythique -, peut avoir de symbolique, d'épique voire de religieux. A l'inverse de nombre de ses contemporains expressionnistes, Nolde n'est, par exemple, n'est pas demeuré longtemps (excepté quelques années durant, et avant 1914) l'illustrateur de la Metropolis moderne, qu'elle soit celle, babylonienne, de Fritz Lang, ou celle, épileptique, d'Otto Dix ou de George Grosz, avec leurs lueurs au néon tombant sur des maquillages cadavériques, et leur agitation spasmodique de morts-vivants fardés, s'agitant au rythme du clignotement des enseignes lumineuses.

 

 

 

Emil Nolde - Au Café (Nuit à Berlin)

 

 

C'est à un autre titre que le « cas Nolde » est intéressant, et que cette première grande rétrospective de son œuvre en France nous permet de mener une réflexion qui, tout en allant au-delà de la peinture, nous y ramènera, bien entendu, - puisque tout, partant de la « culture » ou de l'esthétique, ramène immanquablement à celles-ci, lorsqu'il s'agit de faire travail de réflexion et de pensée, avec les tronçons brisés de l'évidence que nous offrent les avatars de la réalité, ou que nous propose la lecture objective de l'Histoire.

En effet, supposons un visiteur cultivé (si, si, tout peut arriver) et renseigné sur le peintre dont il va admirer les œuvres au Grand Palais. On ne doute pas que pour lui, le nom de Nolde s'associe immédiatement aux photographies et articles de propagande (dont le Socialisme National Allemand ne fut pas avare, sur le sujet), consacrés aux tristement fameuses expositions d' « Art dégénéré », organisées par Goebbels, certes – mais véritablement voulues, et si l'on ose dire « pensées » et élaborées par Hitler, qui avait, comme l'on sait, gardé un compte spécial à régler avec la peinture... On sait, d'ailleurs, depuis l'exemple de Néron, qu'il est très dangereux pour les Arts d'avoir, comme dictateur, un artiste raté qui se prend pour un Prince Mécène : Néron (qui, comme on sait, s'ingéniait à vouloir ré-écrire l'Iliade après Homère) fait assassiner Lucain, auteur de la Pharsale, pour délit de plus grand génie poétique que le sien, - quant à Hitler, on va voir comment, à travers le règlement du « cas Nolde », il « tranche » (si l'on ose dire) la réglementation, puis le règlement de la « question esthétique », comme il décidera d'en régler d'autres, si l'on ose dire, une fois de plus, plus « brûlantes » encore, dans un même esprit qu'on pourrait désigner comme la « technocratie du ressentiment et de l'extermination ».

Le visiteur de l'exposition Nolde, qui aurait bien identifié, sur le papier glaçant de quelques brochures illustrées du temps, les tableaux du peintre, (en particulier son immense cycle consacré à la Vie, Mort et Résurrection du Christ), montés en épingle, et décrétés par les juges d'instruction socialistes-nationaux « pièces maîtresses »; ou emblèmes de la « dégénérescence esthétique » définie selon leurs critères, pourrait conclure que ce fut donc très logiquement, que les fonctionnaires des Beaux-Arts du Troisième Reich réduisirent l'artiste au silence, et vouèrent son œuvre à leurs malédictions (voire, à la destruction fort concrète, sur d'aucuns de leurs bûchers d'auto-da-fé révolutionnaires...)

 

 

L'Exposition "Art dégénéré"

 

 

 

Au mur du fond : La Vie du Christ de Nolde

 


Or, ce même visiteur apprendra peut-être, avec surprise autant qu'intérêt, que Nolde est un « cas » beaucoup plus complexe.


Comme nombre de ses confrères (je pense ici à Macke ou à Kirchner, fondateurs du blaue Reiter), cet expressionniste qui peint la modernité toutes griffes dehors était, dès avant 1914, un enragé nationaliste allemand, qui considérait, justement (on pourrait dire : logiquement), que ladite « modernité » était surtout faite pour exprimer clairement, pour manifester haut et fort la rupture des artistes d'outre-Rhin d'avec l'héritage « étranger » (autrement dit : français) de l'impressionnisme... Et c'est tout « naturellement », peut-on dire, que, dans cet ordre des choses et de ses convictions, que Nolde, dès la fin des années 20, adhérera avec enthousiasme à la révolution « nationale, socialiste et patriotique » prônée par Hitler et ses séides gammés...

 

 

 

 

 

 

 

Quelques tableaux d'E. Nolde à l'exposition "Art Dégénéré" de 1937

 

 

Plus paradoxal encore, il semble que, même après que l'enthousiasme de Nolde se fut (on le comprend) sérieusement refroidi, suite à sa condamnation par les nouveaux maîtres de l'Allemagne comme parangon de l'innommable, ses toiles (à son corps, ou à son « Art défendant ») - demeurèrent en bonne place dans les collections de Goebbels, - qui planquait ses « bons » tableaux « d'art dégénéré » dans la cave, et feignait (saura-t-on jamais vraiment s'il feignait?) d'aimer les grandes Vénus en saindoux et à la gelée de groseilles de Ziegler et les baudruches marmoréennes de Breker... (dont Degas, si – à dieu ne plaise! - il eût été de ce monde en 1941, lors de l'exposition des productions du « sculpteur officiel du Reich » au Jeu de Paume, eût pu dire, comme il le fit, lors d'un des Salons des Artistes Français du Grand Palais : « ce ne doit pas être difficile à remballer dans leur caisse, ces grands machins-là, - quand on veut les ranger, - pfuiiit! - on les dégonfle »...)

 

 

Arno Breker - Le Parti - (sculpture de la Chancellerie de Berlin)

 


 

Ziegler : Le Jugement de Pâris



La différence entre cela (l'Art « totalitaire ») et l'Art, c'est l'obsession de l'illusion photographique.

 

 

 

Ziegler : Diane au repos

 

 

 

Otto Dix : Les Trois Grâces

 


 

Emil Nolde : Eva - Verlorene Paradies (Le Paradis perdu)

 

 

De même dans le cinéma (après tout, c'est de l'image, et utilisée avec les mêmes arrières-pensées) Eisenstein, ou sa consœur Riefensthal : oui, - on peut trouver cela très beau. Mais, la Ligne Générale, ou Alexandre Nevsky, ou encore Les Dieux du Stade (et ne parlons pas du Triumph des Willens!) ce n'est pas des films, ce sont bien plus, des traités de grammaire, de syntaxe, de rhétorique de l'image.

 

C'est très beau, en effet, d'enfiler des figures de style, - mais le résultat manque d'âme, et encore plus de chair.


Or, Dostoïevsky, par exemple, se moque de faire des figures de style, - et il arrive même qu'il écrive fort mal (au sens où l'entendent les cuistres), pour réussir à dire ce qu'il veut exprimer.

L'essentiel, c'est qu'il l'exprime : et cette Parole, dans sa vérité humaine et spirituelle, n'a pas besoin de sortir en vêtements de soirée, ou en tenue de bal.

Il se pourrait même, à ce titre, que Dostoïevsky soit beaucoup plus proche du bœuf écorché de Rembrandt, - et de son descendant que Soutine fait, à son tour, grouiller d'une vermine de lumière -, que des « Christ pommadés » et des « Vierges en saindoux » que Huysmans raillait dans les tableaux « pieux » des bons Maîtres Pompiers de la Belle Epoque...

 

 

Emil Nolde - La Pentecôte

 


Qu'est-ce qui fait le Génie? Le style, chez l'écrivain, est tout le contraire du « bien écrit », comme chez le peintre, c'est l'opposé du « bien peint ».

Le métier ne suffit pas. Le métier, c'est comme la bicyclette, la natation, ou la respiration : une fois que l'on a assez assimilé la méthode, les mouvements et les réflexes, on fait cela naturellement, - comme on nage, on roule ou on peint comme on respire. Une fois qu'on sait ça, le but n'est plus de flotter, ou même d'avancer, mais de battre des records.

Or le talent qui se contente de montrer ce qu'il sait faire, - et même le Génie qui se satisfait de son seul génie sont choses qui ne regardent pas l'Art.

D'un compositeur qui « avait de belles inspirations musicales» mais ne savait pas ce que c'était que de s'en servir, pour écrire de la musique, Massenet disait « Dommage! Il n'a que du Génie... s'il avait du talent, quel grand musicien il ferait!»...

Et on peut, à ce titre, citer aussi Chostakovitch, qui, à propos de Puccini, avait coutume de conclure (ce qui n'est pas qu'un bon mot) : « Il compose de merveilleux opéras... mais quel détestable musicien! ».


Ainsi, Breker est un bon sculpteur qui s'est mis à faire de la propagande. Nolde est un peintre, qui, sans déroger à son Art, ni à son expression, a continué à être un grand, et un authentique peintre.

 

 

 

 

 

Emil Nolde - Danseuses aux bougies (danse sacrée)

 


On peut néanmoins se poser la question de cette volonté d'engagement de Nolde (qui, si l'on raisonne à posteriori, - comme beaucoup de gens qui n'y étaient pas, mais ont tout vu, et savent mieux que tout le monde ce qui se passait -, aurait quand même dû se rendre compte, de ses propres yeux, et faisant preuve d'une once de bon sens, qu'il peignait tout ce que détestaient les petits copains du Herr Doktor, - et dont ils tapisseraient les cimaises de leurs tristement célèbres expositions d'Art Dégénéré...)

 

Nolde s'est-il cru possiblement le David de la « révolution nationale-socialiste »?

David, - qu'on sait avoir été le grand iconographe des folies-dramatiques jacobines et autres joyeusetés Robespierristes... mais aussi, un « artiste engagé » avant la Lettre, patron de tous ceux qui iront, à sa suite, pour un titre, une place et la reconnaissance éternelle du Führer, du Conducator ou du Petit Père des Peuples, n'auront pas crainte ni dégoût d'aller tremper leur plume ou leur pinceau dans le bain de sang -?...

 

 

Lire la 2ème partie de cet article 

 

 


Jan072009

Un Fauve parmi les loups – L'exposition Emil Nolde au Grand Palais (2/2)

 

 

 

Emil Nolde - Visage à l'encre

 


Ce cas, bien au-delà de la question personnelle ou individuelle d'Emil Nolde, pose un problème d'importance, auquel cette exposition permet de réfléchir, - preuves à l'appui, - car il serait sot de chercher les raisons et les motivations, voire les contradictions profondes d'un grand artiste ailleurs que dans son œuvre...

Du moins, lorsque cette œuvre (dont c'est aussi la destination) lui survit, et témoigne à sa place, en guise de mémorial d'une existence, de journalier d'une âme et d'éphéméride d'une conscience.

 

 

Emil Nolde - Le Christ aux Outrages

 


C'est Baudelaire (à qui rien n'échappait, et dont l'œil n'était qu'une des armes de l'intelligence), qui, le premier, aura stigmatisé en David l'inventeur de ce que nous appellerons « l'Art de propagande », ou le « réalisme totalitaire »... (on pourrait, d'ailleurs, déjà parler de « réalisme-socialiste » en 1793, ce ne serait nullement contradictoire avec ce qui s'invente et se fait jour, politiquement, à l'époque, - avec la descendance qu'on sait, et qui lie directement les massacres de Vendée aux charniers de Katyn ou d'Auschwitz). Non que Baudelaire emploie le terme de « totalitaire » ou de « propagande » à propos de David, - mais il nous éclaire, néanmoins, par un de ces sous-entendus que l'on déchiffre aisément, pour peu qu'on le connaisse, et que l'on sache à quoi, dans sa prose, chaque allusion précise fait référence.

Voilà qui est clair : comme Ingres, dans une moindre mesure, David est un monstre pictural, qui, au nom de la représentation rêvée, fantasmatique d'une humanité parfaite et d'une ligne pure, déshumanise, déchristianise l'Art. Ses personnages ne sont que des fantômes, des morts revêtus de pourpre, drapés de solennité compassée, figés comme des mannequins dans de grands gestes aussi creux, emphatiques et vain que la rhétorique banale et pompeuse d'un discours politique... Nous errons, avec lui, dans les limbes d'une peinture où les corps sont changés en idées, et où, en guise de ciel, ne luit que le reflet d'un jour douteux, tombant d'un morne vitrage d'atelier...


Or – et c'est là justement, le paradoxe « culturel » des résurgences « socialistes-totalitaires » qu'aura connues le XXème siècle : ce qu'auront prôné officiellement le nazisme, comme le stalinisme (mettons à part le Fascisme Italien, où les choses sont plus complexes, et où la descendance de la « modernité », en particulier Futuriste, fait un temps plutôt bon ménage avec le régime), c'est une expression esthétique parfaitement intempestive, - osons même le mot : ringarde -, et dénuée de toute prise concrète dans la réalité de leur temps.

Là où il y aurait eu une beauté « convulsive » comme eussent dit les Surréalistes, - une vraie beauté de l'horreur à représenter sans fard la démesure d'une barbarie augmentée de tout le progrès technique, et de tout le « confort moderne », là où – d'autres, bien avant n'y avaient pas hésité à deux fois... qu'on songe au Goya des Horreurs de la Guerre, - mais aussi, à la même époque, au Picasso de Guernica – il eût fallu assumer en actes la « peinture de l'insoutenable » ou la vision de l'Apocalypse. 

 

 

Emil Nolde : l'enfant et le gros oiseau noir

 


 

 Boris Vladimirsky - Des Roses pour Staline



Un cas poétique qui pourrait se rapprocher de l'aveuglement de Nolde, c'est celui d'Antonin Artaud. A cette violence souhaitée, ce « retour du sauvage, du barbare et du primitif » par l'Art, puis par le politique, l'auteur de l'explicitement bien nommé Héliogabale, ou l'anarchiste couronné y a cru, - et, dans son délire (qui le mena, ne l'oublions pas, à écrire personnellement à Hitler des lettres pleines de déclarations d'admiration, mêlées à des imprécations qui frisent le rituel de Magie noire), il incarne parfaitement ce « Surréalisme » dérangeant, ce jusqu'au-boutisme d'un siècle tout entier changé en « théâtre de la cruauté » qui a voulu lire, dans le déluge de sang, de meurtre et de bombes qui submergeait l'Europe, une sorte d'accomplissement à la fois esthétique et eschatologique, dans lequel Sade, Maldoror – mais aussi le Père Ubu de Jarry étaient lâchés dans le monde réel et dans le cours historique des évènements...

L'expressionnisme littéraire d'Artaud a, comme celui de Nolde, cru pouvoir se réaliser, ou se reconnaître dans ce cataclysme « révolutionnaire », qui érigeait en règle la submersion de la civilisation par l'éruption destructrice des pires instincts remontés des limbes de l'Histoire et des plus sombres abysses de la condition humaine, considérée comme l'absurde errance d'un fou se tapant la tête contre les murs de son cabanon de souffrance, ou accomplissant sa ronde toujours recommencée dans le cul de basse-fosse d'une cour d'asile.

De fait, ce sont bien les expressionnistes, de la trempe de Nolde, - mais aussi, les sinistres chroniqueurs du désastre des tranchées et de l'après-guerre blafarde et égarée de l'Allemagne : les Otto Dix, les Georges Grosz, les Beckman, - les artistes confondus de la Neue Sachlichkeit et ceux de Die Brücke, du Blaue Reiter de Berlin -, qui eussent dû être commandités à représenter l'irruption soudaine, sur les ruines morales de l'Europe suicidée, de cette nouvelle déferlante de conquérants sans Dieu ni loi, vêtus de cuir et casqués de fer, portant étoile rouge ou tête de mort au front.

 

 

 

Otto Dix - Triptyque de la Guerre (panneau central)

 

 

Tout en se prétendant (et à juste titre) « révolutionnaires », ces systèmes, une fois installés, sont allés l'un comme l'autre se référer à ce qu'il y avait de plus conservateur, et de plus « démodé » ou « passéiste » dans l'esthétique.

De fait, les révolutions socialistes du XXème siècle en sont, en matière d'Art, demeurées à ce qu'était la qualité « révolutionnaire » en son temps (un siècle et demi avant), la peinture de David.


Et en effet, David, entre 1789 et 1815, pouvait sans nul doute passer pour un audacieux réformateur de la peinture : il drapait de néoclassicisme les dangereux principes « esthético-philosophiques » édictés par Diderot dans ses Salons, poussait jusqu'à la surhumaine (et l'inhumaine) froideur le moralisme larmoyant et édifiant de Greuze, inventait cette « peinture de sépulcre et d'amphithéâtre de dissection » qui fera frissonner l'intelligence sensible et clairvoyante de Baudelaire, - lequel voyait bien à quoi tout cela mènerait : à nier l'Homme, au nom d'un réalisme quasi pathologique de la « représentation » - ou de l'idéalisation - de la figure humaine, changée en mannequin empaillé de la cause, en automate de la « raison pure » devenue folle, en simulacre embaumé de l'idéologie majoritaire et dominante. 

 

 

 

Ziegler : La Beauté, mère des Arts

 

 

 

Otto Dix : La Beauté (ou : la Muse)

 


 

Emil Nolde : Le Rapt

 

 

Or, sous Staline, comme dans l'Allemagne hitlérienne, les grands rêveurs, Surréalistes ou non, de la démesure barbare passée aux actes, et capables de pousser l'Art à ses plus terrifiantes audaces d'atrocité, que fût-il advenu d'eux?

Artaud, déclaré cliniquement fou aurait sans doute, plutôt que de devenir metteur en scène du théâtre du désordre et de la cruauté quotidienne du Reich, ou grand organisateur des fastes bruns de Nuremberg, fini dans quelque asile psychiatrique, - antichambres de l'extermination de toutes les intelligences contrevenantes, et de tous les talents « empêcheurs de tourner rond », officiellement estampillés (comme c'était et comme cela restera le cas chez le confrère Staline) : « maladies mentales »...

Quant à Nolde, on sait comment se termina son rêve naïf de devenir l'enlumineur « officiel » du régime, et de lui donner ses « lettres de peinture » en illustrant, à sa façon, la sauvagerie brute de la nature et l'inquiétante imagerie des mythes originels sur lesquels le Socialisme-National Allemand fit croire qu'il fondait ses doctrines, afin de mieux entourlouper la nation et l'inconscience collective de ses foules magnétisées et afin de mieux mentir sur les buts bien réels et concrètement matériels que poursuivait son idéologie politique : pendant près de dix ans, interdit de peindre et d'exposer ses toiles, il fit de son Art un bastion de « résistance intérieure », et donna, cloîtré dans sa retraite du Schleswig-Holstein, toute la série d'aquarelles hallucinées qu'il désigna lui même de l'appellation tragique de « peinture non-peinte »...

 

 

 

 Emil Nolde : "peintures non-peintes" - paysage du Schleswig-Holstein

 

 

 

Emil Nolde : "peintures non-peintes" - Mer calme et steamer

 

 

Ce que n'entrevoient pas (pour leur châtiment, et pour leur malheur) les artistes qui « croient aux révolutions », c'est que lesdites révolutions n'ont pas de place pour les artistes, - et, quand bien même elles les utilisent, un moment, elles se débarrassent vite de ces empêcheurs d'ordonner en rond, de ces fauteurs de trouble intellectuel, dès qu'elles guignent la « respectabilité », et s'installent dans leurs meubles de « régime en place ».

La liberté – autant dire la Vérité – de l'Art leur est aussi insupportable que la parole des Evangiles. Ce qui vit de mensonge veut continuer à triompher par ce même mensonge, - et, en guise d'Art officiel, ne tolère que ce qui ment et déguise l'imposture.

Or, quoi de mieux qu'une fausse réalité qui se pare de tous les illusoires prestiges du réel, - voire de l'hyper-réel, servilement, photographiquement – c'est à dire vulgairement – décalqué des apparences, afin de plaquer, sur l'imposture politique et la barbarie de l'arbitraire, une façade en trompe-l'œil, ou un masque de faux-semblants?

Staline refait, à Moscou, du « village Potiomkine » à échelle monumentale, en ordonnant de pasticher lourdement tous les styles académiques de l'histoire de l'Art, le long des avenues – mieux vaudrait dire : des saignées – qu'il fait percer sur les églises et les monastères détruits.

Speer essaie, de même, de déguiser la farce sanglante et le chaos, en tirant à la règle un néo-classicisme qui aligne des colonnes, comme à la parade, - sans que rien, dans cette antiquité pathétiquement singée, ne signifie ce qu'exprimait, pour un Grec, l'ordre dorique, ionique ou corinthien... La où le marbre immaculé du Parthénon vit et rayonne, la chancellerie de Berlin n'est qu'une singerie blafarde, dont la blancheur charbonne du noir. 

 

 

 

Albert Speer : Ehre Templum (Munich)

 

 

A ce sujet, Picasso (que l'on accuse parfois – et de façon pas entièrement légitime – d'avoir opportunément guigné des suffrages qui n'étaient pas qu'artistiques en peignant Guernica) a fait l'expérience cuisante du retour de bâton, lors de l'affaire du « portrait de Staline » que les archontes du PCF lui avait commandé de réaliser, afin de rendre aveuglément – autant que servilement - hommage au grand équarrisseur en chef du Peuple Russe.


On connaît l'affaire. Il est d'autant plus opportun de la rappeler : devant le visage moustachu que livra Picasso, - et qui fut reproduit à la une des Lettres Françaises -, la conscience prolétarienne s'émut (comme on dit); - on ne reconnaissait pas Staline!

On craignit en haut lieu (et dans le sein même du Comité Central, où il était déjà fort rare qu'on tolérât l'intellectualisme, esthétique, ou autre, à outrance) que ce dessin ne laissât perplexe le "militant de base", qui, comme ma concierge jugeant d'un portrait, n'était capable de reconnaître la qualité de la peinture qu'en décernant à une œuvre le brevet de parfaite ressemblance, et en soulignant son appréciation d'un indiscutable et définitif : « Ah oui, c'est tout lui », ou d'un plus ébahi et béotien encore : « On croirait qu'il va parler »... 

 

 

 

 

Picasso eut beau plaider qu'il avait donné sa vision "idéalisée" du personnage, ce fut pis encore : il ne fit qu'aggraver son cas... Et l'on fut, semble-t-il, à deux doigts d'intenter un procès de Moscou au peintre, pour crime de lèse-divinité, l'accusant (en ces termes qui valaient, à l'époque, à tout artiste russe un aller direct et sans retour au goulag) de céder au crime entre les crimes qu'était aux yeux de Jdanov et consorts, la « complaisance au formalisme bourgeois ».

« Idéaliser » (au sens de "transcender" la vision à un plan qui dépasse la "ressemblance", tout en exprimant  bien mieux celle-ci qu'à l'aide d'un servile décalque), - voilà ce qu'il ne fallait surtout pas faire!

Autrement, dit, au nom du dogme de « réalisme », il était interdit de mettre entre la réalité et ce « réél plus vrai que vrai » qu'est l'artifice conscient, assumé et surmonté de l'Art, le crible de l'individualité de l'artiste (individualité que toute idéologie socialisante, qui pose la massification et le collectif comme « nécessité supérieure » ne peut, en effet, considérer que comme contrevenante, et dont elle s'efforce impérieusement de détruire l'émergence, fauteuse de trouble intolérable dans l'exercice de son plan d'aplanissement de la société, et de purge en règle des consciences et des âmes).

Bref, il fallait, comme toujours, évacuer ce qu'en d'autres domaines, on eût appelé, selon Nietzsche : « le mensonge nécessaire de l'Art », ou ailleurs (sous la plume d'Aragon lui-même, dont on se demande comment il pouvait soutenir un tel paradoxe, sans avoir le sentiment de « désespérer Billancourt »!) : « le mentir-vrai » de l'Artiste...

Or, il convient de faire toute la différence (ceci est une évidence) le mensonge « transcendant » de l'Art, qui vise à débusquer, à dépasser l'illusoire des apparences, à leur faire avouer qu'elles mentent, - ce, afin de désigner, au travers d'elles, la Vérité, - et le mensonge politique, ou idéologique, qui ne vise qu'à tromper, à égarer, à dissimuler, et qui n'a jamais cherché, à chaque fois qu'il a décrété d'en faire l'adjuvant de son imposture, qu'à réduire le divin mensonge de l'Art à une vile « tromperie sur la marchandise »... 

 

 

 


Il fallait croire (et faire croire : car le mensonge ne s'impose que par force, et ne se pérennise que par la terreur), aux vertus « objectives » d'un pseudo- « Art», réduit à n'être qu'une névrotique reproduction de la prétendue « réalité du monde ».

Or on sait bien que ce fantasme dangereux de « réalisme » et de « pureté » de la représentation n'existe même pas en photographie, où c'est, bien moins que l'objectif, l'œil et le regard du photographe qui s'expriment, au moment où la vie extérieure et mouvante qu'il choisit d'éterniser est saisie, pour être transmutée sur la plaque sensible, puis dans la chambre noire...

Et nous pourrions même, sans nous tromper, je pense, affirmer que les dogmes « esthétiques » qu'imposèrent les socialismes du XXème siècle, à travers le réalisme-prolétarien de Staline et le national-académisme de Hitler, n'eurent qu'un but (dont, malheureusement, toute la postérité est, à nos jours, loin d'avoir été éradiquée) : déguiser le mensonge sous l'excès d'une figuration creuse et sans profondeur, le masquer sous l'exactitude maniaque, névrotique, d'une singerie de « reproduction à l'identique », en plaquant ces impostures sur le visage de la Vérité, ainsi que l'étaient, justement (pour y revenir), les façades de carton-pâte de ces villages faussement heureux et opulents que Potiomkine offrait à la vue de Catherine la Grande, afin de la tromper sur la fangeuse et pouilleuse misère de son propre pays.


L'imposture (relayée par toutes les sociétés totalitaires – et pas seulement les régimes que l'on peut aisément répertorier comme tels - ) est de croire qu'on peut faire de la peinture (ou de l'Art en général) proprement ; - un peu comme le feraient ces jeunes filles dont je ne rappellerai pas comment les appelle Baudelaire, qui suçotent (faute de mieux!) leurs pinceaux, en se livrant à l'art d'agrément de l'aquarelle, achevant de tuer deux fois des natures déjà mortes, avec emploi de ce que Radiguet nommait des « couleurs sans danger ».


On ne fait pas d'Art avec « détachement »... Nolde, - comme Caravage – pouvait-il s'imaginer, encore une fois, ayant peint avec toute l'intensité de douleur d'une blessure, avec la rayonnante meurtrissure ressentie d'un acte de Foi, aussi scandaleux qu'engagé, son humaine, trop humaine, - et partant surhumaine ! - Passion du Christ, que les thuriféraires glacés des Vénus de chambre froide de Ziegler, ou des héroïsmes anabolisés de Breker ou de Josef Thorak lui donneraient un sauf-conduit de conformité aux diktats du « Ministère des Beaux-Arts »... ou plutôt, « de la Propagande »? 

 

 

Ludwig Gies - Le Christ souffrant (détruit en 1935)


 

 

Emil Nolde - La Passion de Notre Seigneur

 

 

 

Thorak sculptant son : "Surhomme"

 


Certains artistes ont vocation à rouvrir perpétuellement, dans la surface inerte du monde et de son spectacle, la plaie vive d'un stigmate, par l'ouverture saignante duquel se distingue la lueur du Ciel, ou les flammes du gouffre.

Ceux-là, comme le disait Baudelaire de Delacroix, sont les Phares de notre conscience : ceux qui, non seulement la guident dans les ténèbres et la tempête, mais la sondent, la torturent, la ravissent et la ravivent, de leur aigu et tournoyant rayon de lumière; en la fouillant jusqu'au fond de ses plus intimes replis.

Les autres n'en sont que les éteignoirs.


L'Académisme devient intolérable, lorsqu'il n'est plus un enseignement de principes incarnés, mais un conservatoire de stérilité, coupé du sang-même de l'Art, - sang qui n'est autre que celui des plaies, immortellement fécondes, de Notre Seigneur en Croix. Or, ce sur quoi se sont toujours fondés les totalitarismes (et ce, depuis l'invention, par David, et par Robespierre, de cet « art » de propagande, capable – la folie est aussi paradoxale que monstrueuse! - de représenter, d'incarner dans la plus abstraite et stérilisante « pureté » de la ligne, du dessin et du réalisme -, un rêve aussitôt fait cauchemar de « retour aux sources classiques », - traduction facile à débusquer des prétentions totalitaires et propagandistes qu'elle recouvre, en prétendant mêler des notions de « morale » et de « vertu » à ce qui en est, en soi, dans son essence même, le plus éloigné... )

 

 

 

Emil Nolde - Wilde Tanz (danse sauvage) 

 

 

 

Ziegler - Triptyque des Eléments (partie centrale : L'eau)

 

 

L'Académisme que Ziegler et le Ministère des Beaux Arts National-Socialiste Allemand opposera à Nolde, pour le renvoyer à sa solitude, et lui interdire l'exercice de son art, - de même que celui qu'imposera Jdanov aux peintres Russes qui eurent le malheur de rester après 34, en croyant aux promesses d'avant-garde radieuse que leur avait naguère prodiguées Lounatcharsky, n'est qu'une forme parfaitement vidée de son sens, - un formalisme, qui vise à emprisonner, plutôt qu'à libérer l'esthétique, car son but n'est pas d'enseigner les règles d'un métier propres à servir d'architecture, ou d'échafaudage à l'individualisme expressif de chaque artiste qui aurait appris à s'en servir, mais bien à user de ces mêmes règles, vidées de leur moelle et de leur sang, pour taper sur les doigts de ceux qui s'écarteraient d'une convention générale de réprésentation imposée par le régime en place... pour résumer, la « réalité » de ce réalisme socialiste « laïque et obligatoire » qui a sévi tout aussi bien en Allemagne qu'en Union Soviétique, consiste simplement à déshumaniser le visage, ou le corps humain, au prétexte d'en donner une image névrotiquement « fidèle », « excate », - au prétexte que cette fidélité et cette exactitude maniaques, photographiques, seraient ce qu'il y a de plus immédiatement lisible par le public, - autrement, dit : les masses...

 

 

 


 

Cette fausse idée d'un « Grand Art » figuratif, perpétué « selon le modèle des Anciens » est une  imposture que n'ont pas tirée de leur casque, ou de leur képi, les dictateurs du XXème siècle. Elle est déjà tout entière dans ce que prétendront pérenniser, après David, et peut-être Ingres (malgré lui, c'est possible, mais sur ce sujet, Baudelaire seul, comme toujours a débusqué le danger et l'ambiguité de l'affaire), les maîtres "académiques" de la IIIème République, - ces fameux « Pompiers » qu'on a tant raillé, puis qu'on a réhabilité un peu hâtivement, sans aller (comme toujours) chercher ce qui pouvait poser problème, ou instiller le malaise, dans leur conception de la peinture, tant prônée par une époque et un régime qui, déjà, à travers les commandes officielles dont il eut soin de décorer des kilomètres-carrés de murs d'édifices publics, n'avait qu'un but : enrôler, sinon dévoyer l'Esthétique, et la mettre au service de son iconologie de propagande...

 

 

 

Kuzma Petrov-Vodkin : La Mort du Commissaire du Peuple




Jean-Joseph Weerts - "Vive la République!" : La Mort de Joseph Bara



Encore, la Vénus de Cabanel avait-elle, pour sa défense, l'excuse d'un érotisme qui la sauve à peu près de n'être pas la décharge à bout-portant dans le tissu des convenances, des conformismes et de l'hypocrisie morale et esthétique du temps qu'est sa rivale l'Olympia... Mais, par contraste, celle de Bouguereau (si bien désignée dans ce qu'elle est, - ou plutôt n'est pas -, par Huysmans, qui l'appelle "une baudruche rosâtre"), annonce le pire : l'utilisation d'une mythologie qui, privée même de son sens et de son incarnation, n'est même plus, comme au temps de la Renaissance, un mauvais et brillant prétexte à de spécieuses gnoses, mais un alibi  prétendûment "culuturel", auquel ceux qui prétendent s'en servir ne croient même plus... 

 

 

William-Adolphe Bouguereau - Naissance de Vénus

 

 

Ce que nous détestons, on l'aura compris, c'est qu'on « peigne bien » l'absence, - et, par-dessus tout, l'absence de cette Divinité, ou de cette Transcendance dont l'Art est l'un des plus puissants révélateurs.

Rien n'est pis que de mettre son talent et son métier (si parfaits soient-ils) au service d'une perfection désincarnée, et d'une « correction » dont le nom-même, évoquant des générations de répugnants conformismes bourgeois, doit faire fuir le Chrétien qui se respecte, et qui est toujours (comme le dit l'Ecclésiaste) « Celui par qui le scandale arrive, car il est parfois bon que le scandale arrive ». Détachés du réel, au nom du réalisme...

 

 

 

Ernst Liebermann - Femmes au bord de l'eau (1937)

 

 

 

Emil Nolde - Femme devant la Mer

 


Les bourreaux sont toujours les gens les plus soucieux de « vertu » et les grands bouchers de 1793 furent, dans l'esprit, les plus acharnés puritains d'entre les puritains. Toute leur descendance épanouie dans les totalitarismes socialisants du XXème siècle auront ce souci (qu'on pourrait aisément désigner comme une névrose) de stigmatiser l'indécence ou la contrevenance aux « bonnes moeurs », - appliquant ce souci de « pureté de toute chose » aux prolégomènes de leur idéologie bien physique d'épuration généralisée... La recommandation d'Hitler en matière de Beaux Arts pourrait sortir, sans qu'il n'y ait rien à y changer, dans les termes ni le sens, de la bouche du Robespierre à perruque poudrée et à l'élégance de Muscadin des charniers, comme lui végétarien et buveur d'eau claire en privé : « Ce que nous exigeons désormais des artistes allemands, ce sont des œuvres classiques, et par-dessus tout convenables ».


Or cette catégorie du « convenable », réduisant l'Art à n'être rien d'autre qu'une manifestation conventionnelle, n'est pas une catégorie esthétique, - elle n'est même pas une catégorie morale, voire politique... Elle ne relève que du préjugé bourgeois dont on imagine aisément comme un Léon Bloy en eût vomi la tiédeur hypocrite, - rangeant la chose au rang des lieux communs dont il s'employa, du bout d'un scalpel trempé dans le vitriol de l'exégèse, à taillader la bêtise...

 

 

 

Emil Nolde - La Sainte Famille (Nativité)

 

 

 

Adolf Wissel - La Famille du Paysan (1935)

 

 

Catégories du « convenable », ou du « conventionnel », qui n'ont d'ailleurs rien à voir avec les apparences extérieures de la « correction » ou de l'élégance... et qui sont à dix-mille lieues de cette « suprême élégance » esthétique, dont Brummel donnait ainsi la définition : « tellement aboutie et remarquable, qu'elle ne se remarque pas ».

Un Manet, par exemple, si dandy dans sa mise extérieure, dépassé par son propre Génie (ou ayant assumé, délibérément, que sa personne soit en perpétuelle contradiction avec celui-ci?), devenait, sur la toile, non plus l'élégant boulevardier à quatre épingles hantant les cafés de la Nouvelle Athènes, mais le dépendeur de ses trois clous du Christ Mort aux Anges, étalant une couleur de chair morte en deux dimensions, sans onctueux clair-obscur qui vienne adoucir le drame, - dans une lumière de vérité charnelle qui vient pourtant, ainsi que l'écrit Baudelaire : « déchirer le bleu d'outre-monde d'une aile frémissante »...

 

 

Emil Nolde : "peintures non-peintes" - Paysage lacustre

 

 

Emil Nolde - "peintures non-peintes" - Autoportrait

 

 

Comme tous les artistes du XXème siècle, qui ont choisi d'assumer la crise de la « modernité » et ont repris le flambeau après Manet, - que son ami Baudelaire appelait justement « le premier dans la décrépitude de son Art » -, Nolde est un peintre qui peint, non pour plaire ou se soucier des convenances, ou de la « correction », mais pour ne pas se suicider, en emportant avec lui la peinture et l'Art dans la tombe.


Comme Picasso (avec un aussi saignant, autant que paradoxal, instinct de conservation dans la pulsion de mort), Nolde est un bouquet de fleurs vénéneuses : les orageux tournesols échevelés de Van Gogh ont, chez lui, viré à l'apparence d'un œil fixe et halluciné, mangé par le noir de leur cœur, comme le regard du toxicomane (ou celui du contemplatif hanté de visions dans sa cellule monacale), où l'iris d'or semble mangé par l'hypertrophie nocturne et brûlante de la pupille.

 


Regardons-le en face, ces Tournesols de Nolde : ce ne sont plus là des « Natures Mortes »... Mais des natures assassinées... Tout excepté de ces bouquets de fleurs sans danger, que l'on plus impunément accrocher dans les intérieurs bourgeois, dont ils s'assortissent parfaitement au navrant papier-peint des murs.

Avec leur cœur sombre, dévorant et brûlé, telle une bouche ouverte sur un ultime cri d'horreur, consumé, comme ces regards mangés de ténèbres qu'on voit aux foules menées à l'abattoir par tous les « Petits Pères du Peuple », ou tous les « Guides Suprêmes » jouant de leur flûte charmeuse pour mieux conduire les nations à l'abîme, ne vous rappellent-ils pas ce « soleil noir de la mélancolie » dont parlait Nerval, autre grand connaisseur de l'inquiétante étrangeté de son siècle, passeur de funèbres sortilèges germaniques, et autre grand suicidé de l'Art et « de la société », - comme eût dit, justement, Antonin Artaud -?