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Voilà une peinture qui porte au sommet la qualité humaine des paysages, dans ce que ces derniers reflètent immanquablement de nous-mêmes, qui ne les contemplons jamais sans y projeter les lignes de notre sensibilité, les ondulations de nos humeurs, les couleurs de nos rêveries ou de nos pensées les plus profondes.

Il n'est pas innocent que Françoise Ménard ait voulu, dans l'exposition qu'elle a proposée de ses œuvres, à la Galerie Scala, faire dialoguer des silences, et converser entre eux des paysages et des reflets : miroir des eaux et miroir des ciels sont les deux supports infinis de notre fantaisie vagabonde.
Et, tel le mystérieux Etranger décrit par Baudelaire dans l'un de ses Petits poèmes en prose, nous aimons autant regarder se construire et se mouvoir les « merveilleux nuages », que s'éparpiller nos chimères, en archipels d'ondes et de reflets, à la surface toujours frémissante des eaux.
Ne cherchons-nous pas, sans cesse, à approfondir ce qui nous trouble l'âme et l'esprit, dans la feinte pureté de toutes les transparences?

On sent que ce qu'a à nous dire, à nous exprimer l'art de Françoise Ménard réside, - comme dans la poésie d'un Maeterlinck -, dans les interstices, dans l'inexprimé, dans le calme et l'immobilité (immanquablement trompeuse) des images et des apparences.
C'est une grande force, que d'exprimer le calme, - comme c'est l'aboutissement d'une grande richesse intérieure que de déployer un dénuement, une simplicité et un dépouillement qui ne sont que l'ultime sacrifice de l'accessoire et de l'inutile.

« Le monde est sous les mots, comme un champ sous les mouches », a écrit Hugo, un de ces bons et rares jours où il fut vraiment poète et « voyant »...
Parole prémonitoire : car, rien n'est plus que notre époque, parasité par l'abus assourdissant des fausses rhétoriques, et encombré de paroles ou de bruits aussi inutiles qu'envahissants.
Jünger déplorait que cette rumeur de plus en plus inévitable de la mécanisation de l'activité humaine n'empêchât les paysages « de
respirer et de penser », - et n'interdît au promeneur de contempler la nature en paix, troublant cette souveraine indifférence des choses inanimées, où l'homme s'absorbe et se fond dans l'universel.

On pourrait, sur un autre registre, afin de louer une certaine qualité de vide, devant les paysages heureusement dépeuplés de toute présence humaine de F. Ménard, rapporter ce mot que Gide, d'après ce que rapporte Truman Capote, lança un jour à Cocteau, alors que celui-ci gesticulait et papillonnait devant lui, en lui faisant la conversation, sur une terrasse de Taormina, face à ce que l'on considère souvent comme l'un des plus beaux panoramas maritimes de Sicile : « Mais, Jean, restez donc en place, vous me dérangez l'horizon ».
Musicalement, ce à quoi font penser les reflets sur l'eau et les paysages de F. Ménard, ce sont ces moments de grâce, suspendue entre terre et ciel, qui coulent, comme un miel de sacrifice, comme le vol entre deux airs d'une plume d'Ange, dans certains adagios extasiés en langueur des quatuors de Beethoven, du quintette de Schubert, des concertos et de la IIème Symphonie de Schumann... J'en passe et des meilleurs...

On songera peut-être à Léonard de Vinci – grand contemplatif, et œil à qui rien n'échappait – s'exerçant avec une maîtrise
d'observation souveraine, à traquer de la plume le mouvement des flots, et à disséquer la mécanique des fluides, dans des croquis qui atteignent à la pure beauté de l'abstraction des lignes et de l'enlacement des courbes... Mais il y avait encore chez Léonard l'arrière-pensée de représenter l'eau et le courant mus par une vigueur toute virile, d'en exprimer la force motrice, voire destructrice... Là où l'homme de la Renaissance avait tout à reconquérir de lui-même et du monde, et jetait une sorte de fougue aventureuse à la conquête des plus inquiétants mystères, comme des plus éclatantes lumières, Françoise Ménard, dans un monde désenchanté qui est le nôtre, préfère se reposer, comme les grands mystiques à qui les quatre murs blancs d'une cellule suffisent à imaginer, à imager, à penser et à se représenter l'univers, en esprit...

A elle, comme aux Messieurs de Port Royal, comme à Ruysbroeck l'Admirable, il suffit d'avoir vu les choses en soi, et au fond de soi, - de les avoir contemplées, démultipliées dans le calme des eaux dormantes et dans le repos des reflets immobiles... Non pour s'y complaire, comme le trop vain et cependant tragique, à sa manière, Narcisse. Mais pour y évoquer les constellations brûlantes et les fixes éblouissements de la vie intérieure.
En quelques mots : sa peinture est aussi vertueuse que sensible. Sensible, - au sens où la mission - j'allais écrire – pourquoi pas? - le devoir de l'artiste est de susciter le trouble, avec les moyens de la plus
sèche et abstraite mathématique, - et en connaissant, lui-même, en l'ayant éprouvé et en l'éprouvant de l'intérieur -, ce trouble qu'il traduit au moyen de sa plus infaillible technique.

F. Ménard - Paysage d'Espagne
Et j'y goûte ce que j'aime : une rigueur qui est de l'honnêteté d'artiste (où je ne m'y connais pas), alliée à une sensibilité de femme que je soupçonne d'être à la fois d'une belle intelligence, et d'une capacité d'émotion à fleur de peau (à la limite de l'écorchure).
On lisse toujours, l'on caresse et parfois jusqu'à les agacer, les écorchures qu'on ne peut jamais refermer. Et le comble de l'art, c'est peut être, comme Françoise Ménard, de donner de ces douleurs qu'on ne peut dire (mais qu'on sent vous lanciner dans l'âme et dans la chair) ce visage d'impassibilité, de clarté et de fluide et translucide paix.
Ce n'est pas pour "comparer" les choses (je hais le relativisme)... Mais comme nous sommes tous les enfants de nos grands prédécesseurs (eux-mêmes continuateurs d'autres grands "ancêtres" en Art), je ne puis m'empêcher, en guise de commentaire (un commentaire, qui se passe de commentaires... puisqu'il prend valeur d'éloges) de rapprocher les toiles de F. Ménard de celles du grand peintre Flamand Fernand Khnopff, - qui, je trouve, sont tout à fait dans l'esprit de ce qui me touche tant chez elle, et dans ses oeuvres.

La peinture de F. Ménard a aussi de cela : ce lisse, ce "propre", ce glacé et ce glacis hollandais, - celui des tables cirées et des canaux impassibles, où se reflète, jusqu 'aux tréfonds de la clarté, le regard des azurs d'été, ou la grasse épaisseur des nuages gris qui chargent le ciel comme les couleurs du peintre une palette... cette probité, cette profondeur vernie et vernissée, peut-être signe de l'honnêteté protestante des Provinces Unies, qui laissaient entrer (et laissent toujours entrer) la lumière jusqu'au fond des demeures, des êtres, des consciences et des choses, à travers des vitres sans rideaux ni abat-jours...
Mais, comme Khnopff, elle y ajoute peut-être, sans que cela se voie à l'oeil nu, un peu de cette inquiétude flamande, réveillée par ces exquis catholicismes, puis jésuitismes que l'on goûte tant, de Hieronymus Bosch à Rubens, en passant par Brueghel, Van Eyck ou Memling. Cette question sera pour un autre article, sans doute, et pour une autre chronique, ici-même et sur L.101 : mais résumons les choses, en affirmant que le Symbolisme, puis le Surréalisme belges ne pouvaient naître que dans une nation descendante, tout à la fois, des espagnolades mystiques à la Greco, et des horizons filés par ce « rouet des brumes » cher à l'auteur de Bruges la Morte, Georges Rodenbach.

Irai-je jusqu'à affirmer, puisqu'il ne faut jamais rechigner à citer le meilleur, que ce « poli », ce longuement repassé jusqu'à la transparence du métier pictural que Françoise Ménard met au service de sa vision n'est pas sans m'évoquer Vermeer... Celui de ces quelques paysages d'extérieur qu'il consentit à livrer, celui de la Vue de Delft, devant laquelle, par le truchement de Bergotte, Proust rêvait, en souffrant, l'agonie de l'écrivain, et traduisait les fins dernières de l'artiste, malade d'une inacessible, d'une inatteignable perfection, projetée sur le jaune si onctueusement laqué d'un petit pan de mur?

Il y a, de même, dans l'Art exigeant et raffiné de Françoise Ménard, beaucoup de ces « petits pans de mur jaune » qui sont, mieux qu'une surface longuement peinte et polie par l'âme et le pinceau de l'artiste : autant de portes ouvertes, dans la tapisserie des apparences, et à travers lesquelles le regard, s'il sait voir, se retrouve les yeux dans les yeux avec la nostalgie, tout à la fois heureuse et désespérée, de notre propre éternité.
Ecouter l'entretien de P-E Prouvost d'Agostino et Françoise Ménard sur L.101 :
http://lumiere101.com/2008/09/27/francoise-menard-lesprit-de-la-peinture-et-lame-des-paysages/


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